Contre-rendu d'article sur les études chinoises au Japon
Published:: 2019-11-25
Author:: William Favre
Topics:: [Japan] [China] [Anthropology] [Colonialism - Imperialism ]
Will, Pierre-Etienne, « La sinologie japonaise et la Chine », in: Douglas R. Reynolds, « Chinese area studies in prewar China : Japan’s Tōa Dōbun Shoin in Shenghai, 1900-1945 », JAS XLV-5 (1986).
L'orientalisation de la Chine
Avant de traiter l’article, il paraît de bon aloi de présenter Pierre-Etienne de Will. Le chercheur, issu de l’ENS, est actuellement titulaire de la chaire d’histoire de Chine moderne au Collège de France et a pour thèse de doctorat : « Bureaucratie et famine en Chine au XVIIIe siècle ». L’auteur de l’article se spécialise sur la Chine moderne et les conditions historiques de son émergence.
Cet axe de recherche le conduit à se focaliser sur l’histoire de la sinologie japonaise du XIXe au XXe siècle d’une guerre sino-japonaise à l’autre. Les points qui distinguent la sinologie japonaise des autres pôles de recherche européens et chinois sont son volume conséquent de titres conséquent et sa « compacité » (p.1114). Pierre-Etienne de Will entend par là, la cohérence interne de la discipline dans ses méthodes d’analyses et par les problématiques abordées surtout depuis la fin de la guerre sino-japonaise.
L’article retrace chronologiquement en six parties les raisons historiographiques de la compacité de la discipline au Japon. Après une première partie introductive, la seconde développe la particularité de la sinologie japonaise : celle d’avoir été influencée culturellement par la Chine. La proximité culturelle entre les deux pays éveille une curiosité à la fois éditoriale et académique suffisante pour alimenter un domaine d’étude aussi prolifique. La troisième partie ajoute de la profondeur à cette tendance en déterminant que les sinologues nippons sont en partie responsables de la complexification du rapport déjà ambigu entretenu par les Japonais et la Chine dans son concept à la fois et de pays et de modèle de civilisation. Les chercheurs ont une pratique facilitée et plus forte du chinois écrit par une exposition plus intense aux kambun (des textes en chinois classique complété par un système diacritique qui en permet la compréhension en japonais) et à l’exégèse de classiques confucéens. Avec l’ouverture du Japon et sa modernisation, une dichotomie entre l’étude de la Chine ancienne et moderne s’amorce. Les sinologues s’orientent sur une histoire accessible par le chinois classique. Or la maîtrise de la langue parlée par les académiciens est plus restreinte que les professionnels investis sur le terrain dans l’entreprise du contrôle de la Chine. Cette posture se révèle utile dans la situation de repli sur les études classique dans laquelle se trouvent les milieux académiques entre les deux guerres sino-japonaises pour rester à l’écart des fractures politiques des années 1930-40. La posture ne les met pas totalement à l’abri de toutes pensées politiques qui traversent la première moitié du XXe. De plus, un orientalisme japonais inspiré directement du modèle occidental se greffe à la pensée déjà existante. Dans la lignée du positivisme allemande, l’orientalisme japonais considère que le sens de l’histoire est mené par le progrès ; la Chine est de ce point de vue perçue comme arriérée par rapport au Japon. Cependant, dans la quatrième partie, l’attitude colonialiste croissante du Japon conduit les chercheurs à entrer de plus en plus en contact sur le terrain avec leur objet d’étude. Le théâtre privilégié de ces rencontres est celle du mantetsu ou de la ligne de chemin de fer de Mandchourie du sud. Les études entreprises durant cette période privilégient une grille d’analyse marxiste, pensée dans laquelle baignent les universitaires au moment où l’armée les recrute pour partir sur le terrain. L’influence marxiste marque les travaux datés de cette période, souvent marqués par un éloignement entre eux et leurs sujets d’étude. A mesure que la guerre en Chine s’enlise, l’approche devient de plus en plus pragmatique et tente de trouver un moyen d’intégrer la Chine du nord à l’effort de guerre nippon. La fin de la guerre provoque une remise en question plus profonde du sujet vers une vision plus dynamique entre les différentes ères traitées, à l’instar de Niida, critique envers la conception sinologique d’avant-guerre (p.1125). La cinquième partie aborde la fin de la guerre et le renouveau d’une sinologie imprégnée de marxisme surtout dans les milieux académiques, accentué par l’avènement de la Chine populaire en 1949. Les sinologues modernes et contemporains se retrouvent confrontés à leur culpabilité vis-à-vis de la guerre lors de la controverse de la Tōyō bunko en 1962. La dernière partie, quant à elle, élargit le débat à la périodisation et les critères qui motivent ce découpage chronologique; un débat qui a fait rage à la fois en Chine et au Japon. Le principal sujet de la discorde est de définir quelle est la trajectoire historique de la Chine. Elle revient à poser d’une autre manière la question de sa possible arriération. De l’autre côté de la mer du Japon, le Japon se demande quel rôle jouer dans une Asie majoritairement à gauche lorsque les relations diplomatique reprennent en 1955.
Parmi les réflexions principales de l’article se trouve le fil rouge de la controverse de la Tōyō bunko qui lui confère la cohérence à l’ensemble de ses parties. Cette collection d’ouvrages dédiée à la Chine moderne et contemporaine est majoritairement financée par les fondations Rockefeller et Ford. A la fois point de départ et point de chute de l’article, cette controverse fournit les principales clés pour comprendre les enjeux sous-jacents des rapports complexes de la sinologie japonaise avec la Chine. Elle soulève également plus largement le lien culturel ambivalent entretenu par la Chine et le Japon surtout au tournant représenté par la période Meiji, et qui n’a cesse de se complexifier avec les deux guerres sino-japonaises, dont les stigmates sont encore vivaces à l’époque de la controverse et plus tard au moment de la rédaction de l’article. Toutes les données contextuelles fournies par de Will permettent de comprendre la position délicate des sinologues, porteurs d’une culpabilité par rapport à leur propre sujet d’étude et tentent de prévenir ce qu’eux perçoivent comme un nouvel épisode colonial auquel ils participeraient. La situation chronologique de l’article se révèle également intéressante, entre l’ouverture de la Chine et la répression de la place Tiananmen. Le spectre de la révolution culturelle est loin d’avoir disparu tandis que la politique réformatrice de Deng Xiaoping n’a pas encore montré ses premières failles. Sa date de publication permet d’observer avec un certain recul quel est l’état de la recherche sinologique respectivement dans chaque pays mais aussi les rapports entretenus entre les deux branches de la discipline.
La principale critique par rapport à l’article est parfois le manque de développement sur certains points de l’histoire de la sinologie ou en-dehors de la discipline. On peut évoquer notamment l’absence de mention contextuelle au climat intellectuel de l’ère Meiji mais aussi au sentiment, parfois confinant à l’obsession, du retard civilisationnel ressenti par les élites politiques et culturelles à l’instar de Fukuzawa Yukichi et son livre Sortir de l’Asie. La seconde critique, bien qu’elle ne puisse pas être imputée directement à l’article est son ancienneté. Depuis 1986 des évènements clés se sont passés et la discipline a du nécessairement s’adopter aux mutations de la Chine notamment avec l’ascension économique du pays et l’accès au pouvoir de Xi Jinping à la tête du pays. Cette nouvelle donne politique modifie et exacerbe les tensions diplomatiques entretenues entre la Chine et le Japon mais aussi les rapports entre les deux branches de la sinologie, ainsi que sa méthodologie. Pour résumer, le besoin de créer un nouvel article ou un addendum à la version actuelle se fait sur les évolutions historiques les plus récentes se fait de plus en plus sentir. En conclusion, Pierre-Etienne de Will fournit un panorama diachronique qui incite à se plonger dans une littérature fournie.
Cet axe de recherche le conduit à se focaliser sur l’histoire de la sinologie japonaise du XIXe au XXe siècle d’une guerre sino-japonaise à l’autre. Les points qui distinguent la sinologie japonaise des autres pôles de recherche européens et chinois sont son volume conséquent de titres conséquent et sa « compacité » (p.1114). Pierre-Etienne de Will entend par là, la cohérence interne de la discipline dans ses méthodes d’analyses et par les problématiques abordées surtout depuis la fin de la guerre sino-japonaise.
L’article retrace chronologiquement en six parties les raisons historiographiques de la compacité de la discipline au Japon. Après une première partie introductive, la seconde développe la particularité de la sinologie japonaise : celle d’avoir été influencée culturellement par la Chine. La proximité culturelle entre les deux pays éveille une curiosité à la fois éditoriale et académique suffisante pour alimenter un domaine d’étude aussi prolifique. La troisième partie ajoute de la profondeur à cette tendance en déterminant que les sinologues nippons sont en partie responsables de la complexification du rapport déjà ambigu entretenu par les Japonais et la Chine dans son concept à la fois et de pays et de modèle de civilisation. Les chercheurs ont une pratique facilitée et plus forte du chinois écrit par une exposition plus intense aux kambun (des textes en chinois classique complété par un système diacritique qui en permet la compréhension en japonais) et à l’exégèse de classiques confucéens. Avec l’ouverture du Japon et sa modernisation, une dichotomie entre l’étude de la Chine ancienne et moderne s’amorce. Les sinologues s’orientent sur une histoire accessible par le chinois classique. Or la maîtrise de la langue parlée par les académiciens est plus restreinte que les professionnels investis sur le terrain dans l’entreprise du contrôle de la Chine. Cette posture se révèle utile dans la situation de repli sur les études classique dans laquelle se trouvent les milieux académiques entre les deux guerres sino-japonaises pour rester à l’écart des fractures politiques des années 1930-40. La posture ne les met pas totalement à l’abri de toutes pensées politiques qui traversent la première moitié du XXe. De plus, un orientalisme japonais inspiré directement du modèle occidental se greffe à la pensée déjà existante. Dans la lignée du positivisme allemande, l’orientalisme japonais considère que le sens de l’histoire est mené par le progrès ; la Chine est de ce point de vue perçue comme arriérée par rapport au Japon. Cependant, dans la quatrième partie, l’attitude colonialiste croissante du Japon conduit les chercheurs à entrer de plus en plus en contact sur le terrain avec leur objet d’étude. Le théâtre privilégié de ces rencontres est celle du mantetsu ou de la ligne de chemin de fer de Mandchourie du sud. Les études entreprises durant cette période privilégient une grille d’analyse marxiste, pensée dans laquelle baignent les universitaires au moment où l’armée les recrute pour partir sur le terrain. L’influence marxiste marque les travaux datés de cette période, souvent marqués par un éloignement entre eux et leurs sujets d’étude. A mesure que la guerre en Chine s’enlise, l’approche devient de plus en plus pragmatique et tente de trouver un moyen d’intégrer la Chine du nord à l’effort de guerre nippon. La fin de la guerre provoque une remise en question plus profonde du sujet vers une vision plus dynamique entre les différentes ères traitées, à l’instar de Niida, critique envers la conception sinologique d’avant-guerre (p.1125). La cinquième partie aborde la fin de la guerre et le renouveau d’une sinologie imprégnée de marxisme surtout dans les milieux académiques, accentué par l’avènement de la Chine populaire en 1949. Les sinologues modernes et contemporains se retrouvent confrontés à leur culpabilité vis-à-vis de la guerre lors de la controverse de la Tōyō bunko en 1962. La dernière partie, quant à elle, élargit le débat à la périodisation et les critères qui motivent ce découpage chronologique; un débat qui a fait rage à la fois en Chine et au Japon. Le principal sujet de la discorde est de définir quelle est la trajectoire historique de la Chine. Elle revient à poser d’une autre manière la question de sa possible arriération. De l’autre côté de la mer du Japon, le Japon se demande quel rôle jouer dans une Asie majoritairement à gauche lorsque les relations diplomatique reprennent en 1955.
Parmi les réflexions principales de l’article se trouve le fil rouge de la controverse de la Tōyō bunko qui lui confère la cohérence à l’ensemble de ses parties. Cette collection d’ouvrages dédiée à la Chine moderne et contemporaine est majoritairement financée par les fondations Rockefeller et Ford. A la fois point de départ et point de chute de l’article, cette controverse fournit les principales clés pour comprendre les enjeux sous-jacents des rapports complexes de la sinologie japonaise avec la Chine. Elle soulève également plus largement le lien culturel ambivalent entretenu par la Chine et le Japon surtout au tournant représenté par la période Meiji, et qui n’a cesse de se complexifier avec les deux guerres sino-japonaises, dont les stigmates sont encore vivaces à l’époque de la controverse et plus tard au moment de la rédaction de l’article. Toutes les données contextuelles fournies par de Will permettent de comprendre la position délicate des sinologues, porteurs d’une culpabilité par rapport à leur propre sujet d’étude et tentent de prévenir ce qu’eux perçoivent comme un nouvel épisode colonial auquel ils participeraient. La situation chronologique de l’article se révèle également intéressante, entre l’ouverture de la Chine et la répression de la place Tiananmen. Le spectre de la révolution culturelle est loin d’avoir disparu tandis que la politique réformatrice de Deng Xiaoping n’a pas encore montré ses premières failles. Sa date de publication permet d’observer avec un certain recul quel est l’état de la recherche sinologique respectivement dans chaque pays mais aussi les rapports entretenus entre les deux branches de la discipline.
La principale critique par rapport à l’article est parfois le manque de développement sur certains points de l’histoire de la sinologie ou en-dehors de la discipline. On peut évoquer notamment l’absence de mention contextuelle au climat intellectuel de l’ère Meiji mais aussi au sentiment, parfois confinant à l’obsession, du retard civilisationnel ressenti par les élites politiques et culturelles à l’instar de Fukuzawa Yukichi et son livre Sortir de l’Asie. La seconde critique, bien qu’elle ne puisse pas être imputée directement à l’article est son ancienneté. Depuis 1986 des évènements clés se sont passés et la discipline a du nécessairement s’adopter aux mutations de la Chine notamment avec l’ascension économique du pays et l’accès au pouvoir de Xi Jinping à la tête du pays. Cette nouvelle donne politique modifie et exacerbe les tensions diplomatiques entretenues entre la Chine et le Japon mais aussi les rapports entre les deux branches de la sinologie, ainsi que sa méthodologie. Pour résumer, le besoin de créer un nouvel article ou un addendum à la version actuelle se fait sur les évolutions historiques les plus récentes se fait de plus en plus sentir. En conclusion, Pierre-Etienne de Will fournit un panorama diachronique qui incite à se plonger dans une littérature fournie.