L'étude des tsunamis
Published:: 2020-04-02
Author:: William Favre
Topics:: [Japan] [Disaster] [Science]
[1] Profile, Roy_Starrs, consulté le 3.1.2020
[2] Roy Starrs ( d.), When the Tsunami came to Shore, Culture and Disaster in Japan, Global Oriental,
Boston et Leiden, 2014, pp. 2-3.
Introduction
L’ouvrage étudié que nous allons ici porte sur l’analyse pluridimensionnelle de la catastrophe qu’est le tsunami. Avant toute chose, il paraît important de donner quelques indications sur l’éditeur de l’ouvrage collectif, car son parcours permet de mieux comprendre sa position d’éditeur au sein de l’ensemble. Roy Starrs travaille comme directeur d’études japonaises et asiatiques à l’Université d’Otago en Nouvelle-Zélande. Ses publications (nombreuses) embrassent les points d’intérêt suivants, d’après la plateforme de profils de chercheurs researchgate (1) : philosophie des religions, herméneutique, l'esthétique, le Japon, le lien entre religieux et politique pour n’en citer que quelques-uns. Son parcours académique explique en partie la tournure que prend la monographie, qui a comme parti-pris d’aborder le tsunami de 2011 et ses conséquences sous l’angle de la littérature mais plus globalement en abordant ses effets culturels.
En effet, la triple catastrophe du 11 mars 2011 (séisme, tsunami et accident nucléaire) provoque un regain d’intérêt pour la discipline à la fois du côté occidental et japonais. La nouvelle de la catastrophe, mais surtout le choc provoqué par la gestion plus que médiocre des autorités japonaises conduit à un intense questionnement de la sureté du nucléaire, notamment, chez les pays témoins de la débâcle de Fukushima Dai’ichi. L’événement déclencheur de la mise en chantier de l’ouvrage est relaté dans l’introduction de celui-ci. Suite à une déclaration du gouverneur conservateur de Tokyo, Ishihara Shintarō, qui déclara pendant une conférence de presse que le peuple japonais méritait une telle catastrophe comme étant une rétribution céleste ou tenbatsu. Selon Ishihara, la catastrophe était du à un manquement morale du peuple japonais, ne vivant plus dans les cadres moraux traditionnels (2).
En effet, la triple catastrophe du 11 mars 2011 (séisme, tsunami et accident nucléaire) provoque un regain d’intérêt pour la discipline à la fois du côté occidental et japonais. La nouvelle de la catastrophe, mais surtout le choc provoqué par la gestion plus que médiocre des autorités japonaises conduit à un intense questionnement de la sureté du nucléaire, notamment, chez les pays témoins de la débâcle de Fukushima Dai’ichi. L’événement déclencheur de la mise en chantier de l’ouvrage est relaté dans l’introduction de celui-ci. Suite à une déclaration du gouverneur conservateur de Tokyo, Ishihara Shintarō, qui déclara pendant une conférence de presse que le peuple japonais méritait une telle catastrophe comme étant une rétribution céleste ou tenbatsu. Selon Ishihara, la catastrophe était du à un manquement morale du peuple japonais, ne vivant plus dans les cadres moraux traditionnels (2).
[3] Op. cit., p.13.
[4] Op. cit., p. vii.
L'historiographie du livre et résumé
La littérature scientifique sur les catastrophes dans son acceptation large, dont les origines sont soit naturelles, technologiques ou sociales, émerge dans le monde anglo-saxon dans les années 1970 sous l’impulsion de personnalités telles que Jared Diamond. En Europe, la discipline est ayant pris le nom de disaster sciences connaît un écho fort en Allemagne avec la conception de société du risque ou Risikogesellschaft d’Ulrich Beck, sociologue allemand. Dans la sphère francophone, les disaster sciences suivent de près les travaux se faisant en Outre-Rhin. Les différents courants nationaux ont en commun d’avoir été étudié en premier par l’anthropologie, la sociologie et la géographie avant que l’histoire ne se l’approprie à son tour, en empruntant à son tour des notions dans les trois branches.
Les disaster sciences font leur irruption dans le champ des études japonaises dans les années 1980 et 1990 grâce aux interventions d’Edward Seidensticker High City, Low City et de Conrad Totman dans son ouvrage The Green Archipelago. Les deux ouvrages prennent un angle de vue assez différent quand il s’agit d’aborder les catastrophes. Seidensticker se concentre sur comment la capitale impériale déplacée à Tokyo se modifie et se relève du séisme de 1923 qui la ravage, ainsi que ses conséquences d’un point de vue de ses disparités sociales. Conrad Totman, quant à lui, se focalise plutôt sur la place de la foresterie dans les activités économiques durant l’époque Edo (1600-1868), alors que les forêts de l’archipel avaient fortement souffert du développement économique amorcé au XVIe. Les deux portes d’entrée que sont l’histoire environnementale et l’histoire sociale se diversifient pour se combiner à d’autres champs, comme l’histoire intellectuel ou l’histoire coloniale.
A Roy Starrs de déclarer : « Malgré la justifiée condemnation dont a fait l’objet la déclaration d’Ishihara, le sentiment qu’il a exprimé, comme l’ont souligné ici plusieurs auteurs, est loin d’être isolée des réponses “spirituelles” des grandes religions du monde – en dépit de la maladresse vis-à-vis de son rang politique et du contexte. Au delà du fait que nous l’approuvions ou pas, il s’agit probalement de la réponse “spirituelle” la plus répandue et commune en cas de calamité, comme le démontre Brian Victoria dans son chapitre. Une catastrophe signifie-t-elle que nous faisons mal les chose? Pouvons-nous peut-être prévenir l’arrivée d’autres catastrophes par la modification de nos comportements? Peut-être en s’arrangeant les faveurs des dieux ou des spectres en colère? De telles questions sont aussi vieilles que l’humanité elle-même et sont peut-être l’origine de la ”pulsion religieuse” d’un point de vue psycho-évolutioniste.» (3)
Sur la base de cette déclaration, les auteurs de cet ouvrage collectif explorent les questions soulevées par celle-ci afin d’analyser de manière plus approfondie les différentes pistes. Les chapitres qui se succèdent peuvent être compris comme une réponse circonstanciée, se servant de la déclaration d’Ishihara à la fois comme un prétexte et un point de départ sur un développement autour d’un sujet particulier. Le livre compte au total quinze chapitres, regroupés en deux parties. Chaque partie correspond à un angle d’attaque. La première partie relève les “réponses culturelles à la triple catastrophe de mars 2011“ et explore comment les acteurs culturels et religieux au Japon et l’étranger donnent un sens à une telle catastrophe, dans la finalité de la surpasser. On passe du général au particulier en commençant par les réponses des deux religions majeures du Japon, le shintoïsme et le bouddhisme, avant de passer à une étude de cas autour du seisme de 2011. Le dernier chapitre cède la place à une comparaison entre la Nouvelle-Zélande et le Japon en guise d’ouverture.
La seconde partie élargie la focale temporelle vers une perspective plus large: "les réponses culturelles japonaises à des catastrophes plus anciennes”. Les auteurs de la seconde partie se concentrent sur les catastrophes majeures du XXe siècle, à savoir les séismes de 1923 et 1995 et les bombardements atomiques de 1945. L’orientation est majoritairement donnée aux différentes productions culturelles, qu’elles soient poétiques, cinématographiques ou littéraires (4). Les contributions prennent soin de multiplier les points de vue, à l’instar des articles de Mats Carlsson et Janice Brown. Loin de donner l’impression d’une succession décousue d’articles autour d’une thématique transversale, chaque chapitre se fait partie intégrante d’une réflexion d’abord allant du général au particulier, pour remonter peu à peu dans le temps avec la partie II. L’ensemble se comprend alors comme une réponse écrite à plusieurs mains autour des questions posées dans l’introduction.
Les disaster sciences font leur irruption dans le champ des études japonaises dans les années 1980 et 1990 grâce aux interventions d’Edward Seidensticker High City, Low City et de Conrad Totman dans son ouvrage The Green Archipelago. Les deux ouvrages prennent un angle de vue assez différent quand il s’agit d’aborder les catastrophes. Seidensticker se concentre sur comment la capitale impériale déplacée à Tokyo se modifie et se relève du séisme de 1923 qui la ravage, ainsi que ses conséquences d’un point de vue de ses disparités sociales. Conrad Totman, quant à lui, se focalise plutôt sur la place de la foresterie dans les activités économiques durant l’époque Edo (1600-1868), alors que les forêts de l’archipel avaient fortement souffert du développement économique amorcé au XVIe. Les deux portes d’entrée que sont l’histoire environnementale et l’histoire sociale se diversifient pour se combiner à d’autres champs, comme l’histoire intellectuel ou l’histoire coloniale.
A Roy Starrs de déclarer : « Malgré la justifiée condemnation dont a fait l’objet la déclaration d’Ishihara, le sentiment qu’il a exprimé, comme l’ont souligné ici plusieurs auteurs, est loin d’être isolée des réponses “spirituelles” des grandes religions du monde – en dépit de la maladresse vis-à-vis de son rang politique et du contexte. Au delà du fait que nous l’approuvions ou pas, il s’agit probalement de la réponse “spirituelle” la plus répandue et commune en cas de calamité, comme le démontre Brian Victoria dans son chapitre. Une catastrophe signifie-t-elle que nous faisons mal les chose? Pouvons-nous peut-être prévenir l’arrivée d’autres catastrophes par la modification de nos comportements? Peut-être en s’arrangeant les faveurs des dieux ou des spectres en colère? De telles questions sont aussi vieilles que l’humanité elle-même et sont peut-être l’origine de la ”pulsion religieuse” d’un point de vue psycho-évolutioniste.» (3)
Sur la base de cette déclaration, les auteurs de cet ouvrage collectif explorent les questions soulevées par celle-ci afin d’analyser de manière plus approfondie les différentes pistes. Les chapitres qui se succèdent peuvent être compris comme une réponse circonstanciée, se servant de la déclaration d’Ishihara à la fois comme un prétexte et un point de départ sur un développement autour d’un sujet particulier. Le livre compte au total quinze chapitres, regroupés en deux parties. Chaque partie correspond à un angle d’attaque. La première partie relève les “réponses culturelles à la triple catastrophe de mars 2011“ et explore comment les acteurs culturels et religieux au Japon et l’étranger donnent un sens à une telle catastrophe, dans la finalité de la surpasser. On passe du général au particulier en commençant par les réponses des deux religions majeures du Japon, le shintoïsme et le bouddhisme, avant de passer à une étude de cas autour du seisme de 2011. Le dernier chapitre cède la place à une comparaison entre la Nouvelle-Zélande et le Japon en guise d’ouverture.
La seconde partie élargie la focale temporelle vers une perspective plus large: "les réponses culturelles japonaises à des catastrophes plus anciennes”. Les auteurs de la seconde partie se concentrent sur les catastrophes majeures du XXe siècle, à savoir les séismes de 1923 et 1995 et les bombardements atomiques de 1945. L’orientation est majoritairement donnée aux différentes productions culturelles, qu’elles soient poétiques, cinématographiques ou littéraires (4). Les contributions prennent soin de multiplier les points de vue, à l’instar des articles de Mats Carlsson et Janice Brown. Loin de donner l’impression d’une succession décousue d’articles autour d’une thématique transversale, chaque chapitre se fait partie intégrante d’une réflexion d’abord allant du général au particulier, pour remonter peu à peu dans le temps avec la partie II. L’ensemble se comprend alors comme une réponse écrite à plusieurs mains autour des questions posées dans l’introduction.
[5] Op. cit., pp. 50-70.
[6] www.larousse.fr, consulté le 13.12.2019
Critiques et conclusion
Passons à un volet plus critique. L’une des forces de cette monographie est sa dimension collective: la multiplicité de ses auteurs permet une vue thématique qui répond à la question de savoir comment la société japonaise se relève culturellement d’une catastrophe et tente de d’octroyer un sens à un évènement destructeur, ainsi une tentative de catharsis. Le second point fort de l’ouvrage est sa volonté d’historiciser son sujet et d’ancrer dans un temps plus large celui-ci. Le XXe a été un choix pertinent pour remonter plus le cours du temps, sachant le large éventail de catastrophes subies par le Japon durant cette période. De plus, le choix du XXe siècle octroie une cohérence de traitement et un lien chronologique direct avec la triple catastrophe de 2011. Comme l’explique le chapitre de Fabio Rambelli, Gods, Dragons, Catfish, and Godzilla, les sensibilités et les interprétations évoluent à travers le temps, il serait donc imprudent et peu pertinent d’assimiler les croyances sismiques d’une société à une autre dans le temps (5). Un troisième point fort est la langue, qui reste un élément consistutif important d’un bon ouvrage scientifique qu’importe le sujet. La langue employée par les chercheurs est une langue accessible et directe, qui se garde de remplir le corps du propos de trop de jargon.
Parmi les aspects plus controversés du travail serait la prévalence de certaines approches au détriment d’autres qui auraient donner un éventail méthodologique plus varié mais surtout plus complet. On ne peut que constater une prévalence de l’histoire de la littérature dans la seconde partie, tandis que la première partie met l’accent sur l’histoire des croyances religieuses. La question sous-jacente est celle de la définition du terme de “réponse culturelle”, et celle de la culture. La culture est selon le Larousse: Ensemble des phénomènes matériels et idéologiques qui caractérisent un groupe ethnique ou une nation, une civilisation, par opposition à un autre groupe ou à une autre nation : la culture occidentale.(6) La culture est dans ce contexte un fait plus diversifié que ne le laissent entendre les différents chapitres. Le second aspect qui paraît assez curieux est l’impression de segmentarité que donnent à voir les différentes parties. Chaque type de production cutlurelle ne semble que peu entrer en dialogue avec les autres média, alors que les frontières entre ces différentes catégories sont poreuses et appellent à des conclusions qui transcendent le cadre des objets traités, même si chaque type réclame sa propre grille de lecture afin que l’analyse garde toute sa pertinence. La compartimentation des objets pourrait se compenser par la diversité des outils scientifiques appelés à contribution, notamment l’anthopologie et la sociologie. Ce sont toutes des branches fortement impliquées dans l’étude des désastres, de par leur propention à comprendre des mécanismes humains à l’échelle de toute une communauté et non d’une collection d’atomes isolés. Il aurait été également intéressant de faire appel à des disciplines comme l’histoire de l’art ou l’archéologie; l’urbanisation et l’architecture auraient mérité une place au sein des facettes de la culture. Les considérations de ces deux disciplines pourraient être d’ailleurs des portes d’entrée efficaces pour accéder à des époques plus anciennes afin d’élargir le spectre d’observation, mais également retracer sur un temps encore plus long les tendances qui se dégagent de la période précèdant le XXe siècle. Pour conclure, cette monographie a permis d’ouvrir un chantier historiographique sur un champ qui est appelé à être encore approfondi dans les années à venir.
Parmi les aspects plus controversés du travail serait la prévalence de certaines approches au détriment d’autres qui auraient donner un éventail méthodologique plus varié mais surtout plus complet. On ne peut que constater une prévalence de l’histoire de la littérature dans la seconde partie, tandis que la première partie met l’accent sur l’histoire des croyances religieuses. La question sous-jacente est celle de la définition du terme de “réponse culturelle”, et celle de la culture. La culture est selon le Larousse: Ensemble des phénomènes matériels et idéologiques qui caractérisent un groupe ethnique ou une nation, une civilisation, par opposition à un autre groupe ou à une autre nation : la culture occidentale.(6) La culture est dans ce contexte un fait plus diversifié que ne le laissent entendre les différents chapitres. Le second aspect qui paraît assez curieux est l’impression de segmentarité que donnent à voir les différentes parties. Chaque type de production cutlurelle ne semble que peu entrer en dialogue avec les autres média, alors que les frontières entre ces différentes catégories sont poreuses et appellent à des conclusions qui transcendent le cadre des objets traités, même si chaque type réclame sa propre grille de lecture afin que l’analyse garde toute sa pertinence. La compartimentation des objets pourrait se compenser par la diversité des outils scientifiques appelés à contribution, notamment l’anthopologie et la sociologie. Ce sont toutes des branches fortement impliquées dans l’étude des désastres, de par leur propention à comprendre des mécanismes humains à l’échelle de toute une communauté et non d’une collection d’atomes isolés. Il aurait été également intéressant de faire appel à des disciplines comme l’histoire de l’art ou l’archéologie; l’urbanisation et l’architecture auraient mérité une place au sein des facettes de la culture. Les considérations de ces deux disciplines pourraient être d’ailleurs des portes d’entrée efficaces pour accéder à des époques plus anciennes afin d’élargir le spectre d’observation, mais également retracer sur un temps encore plus long les tendances qui se dégagent de la période précèdant le XXe siècle. Pour conclure, cette monographie a permis d’ouvrir un chantier historiographique sur un champ qui est appelé à être encore approfondi dans les années à venir.