L’État de Meiji et le tsunami du Sanriku de 1896 - Partie 2/4
Published:: 2025-07-31
Author:: William Favre
Topics:: [Japan] [Disaster] [Humanitarian]
Chapitre 1: L’État central et les outils d’échelle nationale
Ce premier chapitre a pour but d’explorer comment les décideurs basés à Tōkyō répondent à l’urgence provoquée par la nouvelle d’une catastrophe d’un genre inédit pour eux, située dans une zone périphérique par rapport à d’autres désastres précédents plus métropolitains tels que le séisme de Nōbi de 1891 (Meiji Nōbi jishin 明治濃尾地震). L’examen de la réponse de l’État central se déroule en deux parties : l’analyse de la gestion de la politique interne et externe de la catastrophe menée par le gouvernement au niveau national et l’analyse de l’adaptation d’outils développés par des précédents sismiques pour le cas d’une catastrophe spécifique, le raz-de-marée.
[1] Julien Fréchet, Mustapha Meghraoui et Massimiliano Stucchi (eds.), Historical seismology: interdisciplinary studies of past and recent earthquakes, Dordrecht, Springer, 2008, 443 p, pp. 95-100.
[2] Thomas W. Burkman, Japan and the League of Nations: Empire and world order, 1914-1938, Honolulu, University of Hawaiʼi Press, 2008, 289 p.
[3] Département d’Iwate, Rapport d’enquête sur le tsunami du département d’Iwate (Iwate-ken Kaishō-shi 巖手県海嘯誌), ?, ID-48, Tsunami digital Library, partie « Le tsunami s’étant produit dans les environs d’Honolulu (Honoruru kinkai ni okitaru tsunami ホノルル近海ニ起キリタル津浪) ».
[4] Les documents en question sont les suivants: « 岩手外ニ県下海嘯罹災者救助ノ為メ義捐金募集一件 (Iwate gai ni kenka tsunami risaisha kyūsho no tame gizonkin bōshū ikken); 宮城岩手青森三県海嘯罹災救恤金義捐者ヘ賞与一件 (Miyagi Iwate Aomori sanken tsunami risaisha kyūgōkin gizonsha he shōyo ikken ); 変災及救済関係雑件 宮城、青森、岩手三県海嘯ニ関スル件 (hensai oyobi kyūsai kankei zakken Miyagi, Aomori, Iwate sanken tsunami ni seki suru ken) ».
[5] Voir source, consulté le 28.1.21.
[6] Au moment des faits, l’archipel est encore un royaume indépendant, même si les intérêts américains dans le Pacifique aboutissent à l’annexion de celui-ci en 1898.
[7] Coll., Reportage au style vulgaire, op. cit., tome 2, partie « messages de l’étranger (gaikoku kara no mimai 外国からの見舞い) ».
[8] 「京浜在留の外人にて今回の被害地に到り親く視察せん為め旅行券の下附を出願するもの多き由なるが其重なるは宣致師なりと」。In : Ibid., tome 1, partie « L’observation des étrangers (gaijin no shisatsu 外人の視察) ».
[9] Gennifer S. Weisenfeld, Imaging disaster: Tokyo and the visual culture of Japan’s Great Earthquake of 1923, Berkeley, University of California Press, 2012, 393 p., pp. 76-80.
[10] Ministère de l’Intérieur, Cas concernant l’avis de doléance de son Altesse le roi de Belgique et de son gouvernement et du Président de la France relatif aux dégâts du tsunami dans la region du Sanriku (Sanriku chihō kaishō higai ni Berugī-koku Nōtei-rika oyobi Berug-koku seifu nami Fu-koku daitōryō kizuitami no i wo arawaseraruru no ken三陸地方海嘯被害ニ付白耳義国皇帝陛下及白耳義国政府並仏国大統領傷悼ノ意ヲ表セラルルノ件), 27.6.1896, San00375100-020, Archives nationales du Japon, 7p.
[11] Ministère de l’Intérieur, Cas concernant l’avis de doléance de son Altesse le roi de Belgique et de son gouvernement et du Président de la France relatif aux dégâts du tsunami dans la region du Sanriku; cas du faire-part du doléance de sa Majesté l’empereur d’Autriche-Hongrie (Sanriku chihō kaishō higai ni Berugī-koku Nōtei-rika oyobi Berug-koku seifu nami Fu-koku daitōryō kizuitami no i wo arawaseraruru no ken ni tsugu Ō-kokunōtei rika kizuitamino I wo arawaseruru no ken 三陸地方海嘯被害ニ付白耳義国皇帝陛下
[12] Ministère de l’Intérieur, op. cit. , 27.6.1896, San00375100-020, Archives nationales du Japon, 7p., pp. 6-7., 「譯文 以書東致啓上候陳は今般日本国東海岸の一部に起きた天災の凶報欧州に遠し仏国政府は深く感動せられ候に付仏国大統領閣下の名を似て誠實なる帚慰の意を貴国皇帝陛下に奉奏し貴帝国政府へ執逹致し候様雷訓に接し候間以段不取敢及御通知且本使並に當公使館貞一同及日本在留佛國民全体に於いて右天災に付懐く一以の傷悼の意も亦同時に御執奏相成度右御依頼旁本使は茲に重て閣下に向て敬意を表し候敬具 千八百九十六年六月二十三日東京に於いて 仏蘭亜國特命全權公使 ジー、アルマン 外務大臣候爵西園寺公望閣下」
1.1 L’intervention de l’État central durant l’après-tsunami

1.1.1 Les réseaux internationaux au service de l’État
Dans cette partie, il est question de se demander comment le gouvernement central gère la question de ses rapports avec le monde extérieur au moment d’une catastrophe de grande envergure et selon quelles modalités. La responsabilité de la gestion du volet diplomatique de l’après-tsunami est géré par le ministère des Affaires Étrangères, le Gaimushō (外務省). En premier lieu, la clé principale dans la compréhension de l’extension internationale est son aspect pluriel : le tsunami de 1896 est un phénomène dont les effets peuvent se ressentir à la fois par leurs ondes mais aussi par les réseaux mobilisés par le choc représenté par un tremblement de terre à un endroit spécifique, de même que les empreintes laissées par ces mêmes sociétés[1]. La gravité du séisme produit des mobilisations plus ou moins fortes, de même que l’atmosphère internationale qui règne au moment de la secousse, car la proximité entre certains états par rapport au Japon peut renforcer le sentiment des populations de ces états dans leur réponse à la nouvelle d’une catastrophe qui ne les touchent qu’indirectement[2].

En matière de répercussions globales, le séisme et le tsunami de 1896 suscitent des réactions transnationales à cause de ses effets à la fois d’ordre physique et des réseaux multinationaux. Le séisme a provoqué des ondes qui se sont propagées dans toutes les directions de l’océan Pacifique. Les territoires qui ont été touchés sont les îles Ogasawara (Ogasawara rettō 小笠原列島), l’archipel d’Hawaï et la Californie où des vagues de plusieurs mètres ont été observées. Dans l’archipel des Ogasawara, cette soudaine arrivée de vagues a causé quelques dégâts matériels et aucun blessé[3]. Ils constituent néanmoins une preuve dans l’extension particulièrement vaste que peut couvrir un raz-de-marée dans des contextes particuliers.

L’intervention du ministère des Affaires Étrangères entraîne l’implication conjointe des réseaux diplomatiques et réseaux diasporiques, voire éditoriaux. Les traces d’une mobilisation internationale pour secourir la côte du Sanriku sont tenues sous la forme de trois documents conservés aux archives du ministère des affaires étrangères (Gaikōshiryōkan 外交史料館)[4]. Le site participatif relié à la bibliothèque nationale de la Diète détaille toutefois le contenu de ces documents, en mentionnant par exemple que des membres de la diaspora japonaise de Californie ont effectué quelques dons aux victimes du Tōhoku. Du côté diplomatique se trouvent les Britanniques, qui auraient envoyé une certaine somme non précisée et une lettre de doléance au gouvernement japonais en gage de sympathie des instances britanniques[5]. D’autres documents font néanmoins mention d’échanges diplomatiques entre le Japon et l’Angleterre, la France, la Chine et la Belgique[6]. Le magazine Fūzokugahō (風俗画報) fait quelques allusions brèves des échanges mais aussi de la présence de résidents étrangers du quartier international de Kantō souhaitant acheter des billets de steamer afin de venir visiter les zones dévastées[7]. Le magazine indique ainsi que « le porte-parole déclar[e] qu’un nombre croissant d’étrangers résid[ant] dans la région de Keihin [Tōkyō-Yokohama] [ont] demand[é] des visas de voyage afin de visit[er] les zones touchées »[8]. Parmi les différents échanges mentionnés par les différents numéros du magazine, la caractéristique commune se trouve être l’échange entre chefs d’État et monarques. En effet, les principaux participants du dialogue diplomatique surtout dans les communiqués officiels se révélaient être au sommet de l’État, du moins dans ses hautes sphères[9].

Enfin, les archives nationales japonaises conservent deux documents datés des 27[10] et 29 juin[11] traitant de messages de doléance de la part du roi de Belgique et de son gouvernement en plus du président français. Les deux documents indiquent le contenu de télégrammes destinés à l’empereur et à la population. Les deux télégrammes adressent à l’empereur le même message : l’expression de leur profonde compassion envers l’empereur et ses sujets en vue de la gravité de la catastrophe. L’un des documents énonce :
« Texte traduit: Je vous inform[e] que le gouvernement français [a] été profondément ém[u] par la nouvelle qui [est] parvenu[e] en Europe de la calamité qui vi[ent] de frapper une partie de la côte orientale du Japon, et que j'[ai] été charg[é] par Son Excellence, le Président de la République française, à destination de Sa Majesté l'Empereur du Japon, de transmett[re] au gouvernement de l'Empire un sincère message de consolation. Je t[iens] également à vous exprim[er] ma profonde sympathie et mes condoléances, ainsi qu'à tous les Français au Japon en ce moment. À Tokyo, [ce] 23e jour de juin 1896.
Ministre extraordinaire et plénipotentiaire de France et des Pays-Bas Jules Harmand (1845-1921) »[12].
Avec cet exemple, nous avons une représentation du type de contenu courant des échanges diplomatiques entretenus avec le Japon en cas de catastrophe.

En résumé, le ministère des Affaires Étrangères se charge essentiellement de la communication externe et de la transmission, par l’intermédiaire du personnel diplomatique, au ministère de l’intérieur les messages des différents états avec lesquels le Japon a des relations diplomatiques. Les correspondances sont codifiées pour laisser transparaître la contrition et la compassion envers le Japon, mais avant tout envers l’empereur.
[13] Federico Marcon, The knowledge of nature and the nature of knowledge in early modern Japan, Chicago, The University of Chicago Press, 2015, 415 p.
[14] Julia Adeney Thomas, Reconfiguring modernity: concepts of nature in Japanese political ideology, Berkeley, University of California Press, 2001, 239 p.
[15] Federico Marcon, The knowledge of nature and the nature of knowledge in early modern Japan, Chicago, The University of Chicago Press, 2015, 415 p, pp. 16-24.
[16] J.A. Thomas, Reconfiguring modernity, op. cit., pp. 12-18.
[17] Penelope Francks, Japan and the great divergence: a short guide, London, Palgrave Macmillan, 2016, 123 p., pp. 79-89.
[18] L.M. Cullen, A history of Japan, 1582-1941, op. cit., p. 181
[19] Robert Stolz, Bad water: nature, pollution, and politics in Japan, 1870-1950, Durham; London, Duke University Press, 2014, 267 p., p.4.
[20] William M. Tsutsui (ed.), A companion to Japanese history, Malden, MA, Blackwell Pub, 2007, 618 p.
[21] Cf. Chapitre 1.1.3.
[22] Département d’Iwate (Iwate-ken 巖手県), Rapport d’enquête sur le tsunami du département d’Iwate (Iwate-ken Kaishō-shi 巖手県海嘯誌), ?, ID-48, Tsunami digital Library.
1.1.2 La prédominance du Cabinet
Après avoir exploré la politique externe, tournons-nous vers la gestion interne de la catastrophe maritime par l’État central, plus particulièrement le bureau du Cabinet. En fait, le Naikakufu (内閣府) joue le rôle de chef d’orchestre des opérations depuis la capitale vers la périphérie, comme nous allons le voir. Pour comprendre la gestion de l’administration centrale des séismes, il faut analyser la transformation du regard des élites politiques sur la nature et celle des tremblements de terre. Les travaux de Federico Marcon[13] et Julia Aderney Thomas[14] illustrent qu’une transition s’opère entre l’époque Edo et l’ère Meiji dans la conception de la nature. Le domaine naturel se voit sécularisé durant l’époque proto-industrielle par un processus d’inventorisation des espèces animales, végétales et minérales de l’archipel par le biais de la honzōgaku (本草学) ou « l’étude des plantes médicinales »[15]. Dès l’époque Meiji, le terme de « nature » ou shizen (自然) traduit du mot allemand Natur et définit une réalité physique existant hors de l’humain[16]. Une telle vision sert de fondement à l’édifice idéologique du régime impérial comme un négatif de la modernité revendiquée. Les principales leçons de deux chercheurs sont que la perception de l’environnement varie selon les époques et que les cadres d’analyse évoluent parallèlement à la modification par l’homme de son milieu. Il est d’autant plus crucial car l’État de Meiji doit être replacé dans son contexte sociopolitique plus large pour comprendre la démarche gouvernementale au Sanriku durant la séquence chronologique 1896-1903.

Le gouvernement central de Meiji étend ses prérogatives à la totalité des domaines de la vie sociale de l’archipel et répond aux défis économiques et militaires qui s’imposent à l’archipel par une gestion à l’échelle nationale[17]. Bien qu’étant dans une continuité partielle avec le shogounat d’Edo (Edo Bakufu 江戸幕府1600-1868), le gouvernement de Meiji se distingue par un accroissement progressif du pouvoir politique d’un centre à l’échelle du pays au détriment de la souveraineté politique des domaines féodaux relativement indépendants. Le fait que le contexte international soit basé sur une compétition entre puissances impériales pour avoir accès aux meilleurs débouchés économiques a incité les nouvelles élites politiques à une mise en commun des forces vives du territoire afin d’assurer le développement économique et industriel qui permettra d’assurer sa souveraineté[18]. Pour s’en assurer, l’option a été d’en adopter les règles et les principaux outils: l’industrialisation devient un outil pour accomplir son projet politique d’émancipation d’une condition première, « naturelle »[19]. Autrement dit, l’État japonais cherche à exercer son autorité sur un territoire et ses marges, sur les ressources humaines et naturelles. Les gouvernements qui se partagent la gestion du tsunami sont les Cabinets d’Itō Hirobumi (伊藤博文 1841-1909 ; 8.8.1892-31.8.1896) et de Matsukata Masayoshi (松方正義 1835-1924 ; 18.9.1896-12.1.1898), faisant partie des oligarques de Meiji liées à des logiques domaniales (1880-1918)[20].

Ainsi progressivement équipé d’un programme d’extension de ses prérogatives, l’originalité de l’ère Meiji et de l’État lui étant contemporain est l’apparition d’une prise en charge centralisée au niveau national des aléas (sismiques ou maritimes), à l’aide de nouveaux outils. Les intérêts de la chaîne gouvernementale formée par le dispositif en cas de catastrophe naturelle dissimulent derrière sa démarche volontariste plusieurs niveaux: économique, politique, social et infrastructurel. Nous allons voir que la priorité est mise toutefois sur les aspects économiques avant les autres.

Les agents du gouvernement central sur le terrain se composent de militaires, de personnel administratif, d’ouvrier du bâtiment et de personnel scientifique. Ces différents profils sont unis par leur incorporation dans un groupe particulier et d’agir selon une structure verticale parcourant les échelons dans la pyramide bureaucratique dans les deux sens. Le second point commun est leur rapport à l’État car ceux-ci travaillent pour le gouvernement ou sont eux-mêmes fonctionnaires. Les représentants gouvernementaux dépêchés sur le terrain sont complétés par des contingents formés par l’administration régionale, auxquels s’ajoutent les décideurs de différents étages de l’échelle administrative (maire, gouverneurs, parlementaires et ministres). Les initiatives entreprises par les décideurs au niveau du cabinet et au niveau départemental sont d’ordre infrastructurel, comptable, législatif, communicatif et sécuritaire. Les individus formant les maillons de la chaîne mentionnée se répartissent en trois lieux: la capitale pour le noyau décisionnel, tandis que les agents dépêchés sur le terrain transitent entre le centre régional le plus proche des lieux sinistrés et l’aire touchée.

Nous cherchons à répondre à ces questions en explorant deux types de documents:
1) La mise en récit de l’après-catastrophe et de sa prise en charge par les agents de l’État départemental
2) Les matériaux eux aussi issus de l’appareil d’État central destinés à son fonctionnement interne.
Les procès-verbaux du parlement sont explorés plus bas[21]. À chaque type de document correspond un lieu d’émission et un type d’émetteur particulier. Les rapports d’enquête, malgré leur origine départementale, nous renseignent grandement sur les agissements de l’État à un échelon national.

Ils nous permettent de voir comment les protagonistes à l’avant et à l’arrière agissent à différentes échelles et en quelles circonstances. L’Iwate ken kaishō-shi (巌手縣海嘯誌)[22] est un exemple éloquent du premier type de documents. Ils détaillent chronologiquement le processus de déploiement et de prise en charge par les deux États de la situation d’urgence et enfin du début de la restauration post-sismique. Elles sont rédigées par les gouvernements régionaux, entre plusieurs mois et plusieurs années après la calamité. Les sources internes sont le fruit de la communication entre le gouvernement central et les agents sur place, de même qu’entre les ministères. Les traces laissées par les débats de la Diète impériale détaillent les mesures prises au niveau législatif par les parlementaires autour des problématiques présentées par les secousses sismiques. Il s’agit d’un trait inédit en matière de gestion d’avoir de discussion dédiée où l’on traite des crises socio-environnementales en termes de principes.

Le constat est que la prédominance du cabinet ministériel, en plus de certains ministères sur d’autres, notamment, le bureau du Cabinet, le département de l’Intérieur (Naimushō 内務省), des Finances (Daisōshō 大蔵省), des Travaux Publiques (Dobokushō 土木省) et de l’Agriculture et du Commerce (Nōshōmushō 農商務省). Il s’agit de communications entre les différentes sections de l’administration afin d’informer des mesures prises. Chaque division de l’appareil étatique se répartit également les différentes tâches de la prise en charge de la catastrophe, en fonction de leur domaine de compétence. La gestion des effectifs et des mesures pratiques relève du département de l’Intérieur, tandis que le département de l’Économie gère le dédommagement des victimes de même que le financement de la récupération, par l’intermédiaire du Trésor National (Kokko 國庫). Le département des Travaux Publics s’occupe quant à lui de la remise en ordre des infrastructures de génie civile, du moins la planification des travaux qui s’y conduisent. Les derniers ministères qui sont mobilisés, dans un rôle plus discret, sont ceux des forces armées et des affaires étrangères. Les forces armées sont constituées de deux ministères séparés, l’armée de terre et la marine. Toutes deux interviennent de concert dans l’aide aux victimes, ils fournissent les contingents nécessaires à l’intervention étatique dans les différents domaines de la restauration.
Figure 1: Portrait d’Itō Hirobumi (伊藤博文 1841-1909), premier ministre du Japon pour la deuxième fois entre 8.8.1892 et le 31.8.1896[23]
[23] Voir source, téléchargé le 16.8.2021.
Figure 2: portrait d’Itagaki Taisuke (板垣退助 1837-1919), ministre de l’Intérieur au moment des faits[24]
[24] Voir source, téléchargé le 16.8.2021.
[25] En se basant sur une recherche des archives nationales avec le mot-clé kaishō entre 1896 et 1903, nous obtenons 31 documents, dont 28 traitants du Sanriku et provenant pour 27 cas de l’office du Cabinet.
[26] Section de Higashi Yōdō (Higashi Yōdō shiten 東陽堂支店), Le reportage illustré vulgaire (Fūzoku gahō 風俗画報), tome 1, Higashi Yōdō, Tsunami digital library, document 44, partie reportage, section « Comité de négociation du fond d’aide aux victimes du tsunami (Tsunami risaisha kyūjo gisonkin shobun shōgikai soshiki 津波罹災者救助議損金処分商議会組織) ».
La plupart des documents semblent issus de l’office du Cabinet, c’est-à-dire le bureau dépendant du Premier Ministre chargé de la coordination entre les différents ministères[25]. Les ministres à qui s’adressent le plus les échanges interministériels sont le Premier Ministre (Fig.1) et le ministre des Finances. Quelques autres départements d’État s’y ajoutent, dont le département de l’Intérieur et des Finances. Le Premier ministre devient l’autorité qui centralise au niveau de la capitale les rapports des différents membres du Cabinet et orchestre leurs efforts en vertu de son statut de chef du gouvernement. Nous remarquons une dichotomie entre le niveau de la capitale et du terrain, entre le Premier Ministre et le ministre de l’Intérieur, basée sur les rapports d’enquête départementaux. L’explication la plus probable est que la réalité reflétée par les documents des archives nationales et ceux de la Tsunami digital Library ne couvrent que leur réalité interne. Par conséquent, la combinaison des deux tableaux donne la primauté au chef du Cabinet qui fait du ministre de l’Intérieur un membre détaché sur le terrain du gouvernement central.

Sur les terres dévastées, cette prédominance du ministère de l’Intérieur (Fig. 2) s’explique par une organisation de l’urgence par l’État donnant l’initiative à ce ministère-ci. En partant du principe qu’il s’agit d’un désastre à l’intérieur des frontières du pays, le département le plus apte paraît celui des affaires internes. La division en charge de l’Intérieur joue un rôle plus large que celui de meneur mais aussi de coordinateur entre les différents organes de la machine étatique. Dans ce dispositif (Fig.3), le ministère des Finances et le Trésor national ont pour tâche de mettre à disposition des autres organes les fonds nécessaires pour les différentes mesures adoptées lors des réunions d’urgences ministérielles[26].
Figure.3 : Schéma du fonctionnement du déploiement des secours sur le littoral[27].
[27] Création : William Favre, 2021.
[28] Bureau du district de Nishi-hei, sud du département d’Iwate (Iwate ken minami, nishihei gunyakusho 岩手県南・西閉伊郡役所), Chronique du tsunami du district de Minami-hei, préfecture d’Iwate, Pays de Rikuchū (Iwate-ken Rikuchū-koku, Minami-hei-gun tsuanmi kiji 岩手県陸中国・南閉伊郡海嘯記事), éditeur inconnu, lieu d’édition inconnu, 3/1/1897, Tsunami digital library, texte ID25, partie « Situation de la ville de Kamaishi dans le district de Minami Hei (Minami Hei gun Kamaishi shi no jōkyō 南閉伊郡釜石町の状況) ».
[29] Ministère de l’intérieur, Cas sur l’annonce du tsunami dévastateur des gouverneurs d’Iwate, de Miyagi et d’Aomori (Miyagi Iwate Aomori sanken chiji hōkoku tsunami higai no ken), San00378100, Archives nationales du Japon, 17 juin 1896.
[30] Bureau des affaires policières du ministère de l’Intérieur (Naimushō keihō-kyoku 内務省警保局), 28, Respect du débarras des débris flottants des zones touchées par le tsunami (Miyagi) (28, Kaishō higai chihō hyōryūbutsu no shobun no gishi28、海嘯被害地方漂流物の処分の義伺(宮城)), 11.9.1896, Hei9keisatsu00240100-028, Archives Nationales du Japon, 4 p.
[31] C.f. Chapitre 1.1.1 et chronologie 1.
[32] Nous traiterons en détaille de ce volet dans le chapitre 3.2.1.
[33] Coll., « Rapport sur le séisme-tsunami du Sanriku de l’époque Meiji de 1896 », in : Bousai, Département de l’intérieur, 2005, pp. 50-56.
[34] Idib., p. 37.
[35] Fumio Yamashita, 1896 明治三陸地震津波 (1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, pp. 50-1.
[36] Tōyōdō, Reportage au style vulgaire (Fūzoku gahō 風俗画報), 10.7.1896, ID-44, Tsunami digital Library, partie « Tour d’inspection et voyage officiel » (Junshi oyobi shucchō 巡視及出張).
[37] J. Charles Schencking, « 1923 Tokyo as a Devastated War and Occupation Zone: The Catastrophe One Confronted in Post-Earthquake Japan », Japanese Studies, mai 2009, vol. 29, no 1, p. 111‑129, pp. 116-7.
[38] Croix-Rouge japonaise, section de Miyagi (Nihon Sekijūjikai Miyagi shibu 日本赤十字会宮城支部), Chronique du secours du Tsunami de Miyagi (Nihon Sekijūjikai Miyagi shibu tsunami kyūgo kiji 日本赤十字会宮城支部海嘯救護), Croix-Rouge Japonaise, Sendai, 1898, ID000000449036, Collection numérique de la bibliothèque de la Diète, pp. 8-9.
[39] Ibid, p. 118.
Concrètement, l’intervention de l’État commence au moment de l’alerte. Le laps de temps entre la première lame de fond et l’arrivée des secours gouvernementaux varie entre deux et trois jours[28]. À partir de là s’active l’engrenage de la mise en place des secours, une fois l’alarme donnée par télégramme[29]. La durée moyenne d’intervention semble ne pas dépasser trois mois, se terminant en septembre de la même année, selon les dates trouvées dans les documents des archives nationales[30]. Dans ce laps de temps, qui reste décisif dans la mise en place des éléments au fondement de ce qui sera rebâti par la suite, n’est considéré au final que les premières étapes de l’après-tsunami. Le fait est que l’après-tsunami se poursuit après le retrait des secours et le retour à un semblant de vie antésismique. Pour les autorités impériales et départementales, dont le personnage-clé est le gouverneur du département affecté car il exécute les ordres émanant de la capitale et de transférer les directives aux échelons locaux de l’administration régionale en les adaptant au contexte spécifique[31]. Les forces gouvernementales au niveau national arrivent généralement soit par bateau ou par voie terrestre sur les lieux. Comme dit plus haut, les contingents ne compte pas que des soldats de différentes unités mais aussi des membres de l'administration centrale, voire des hauts-fonctionnaires, en plus des volontaires extérieurs à l’État.

Ceux-ci se répartissent tout le long de la côte selon un maillage de postes avancés dépendants des districts et des villages. Les tâches qui attendent les membres des forces d’intervention sont nombreuses, allant de la distribution des biens de secours à l’appui des villageois pour les aider à fouiller les ruines des villages, en passant par la reconnaissance des cadavres et de la constatation des dégâts. Un second volet concerne la suspension temporaire des impôts fonciers et un remboursement des biens perdus lors du raz-de-marée[32].

La première fonction est principalement administrative et concerne la prise en charge des effectifs et de la coordination entre les différentes sections et entités. La seconde fonction de ces postes avancés est d’accueillir les blessés et les réfugiés[33]. Ces différents postes avancés deviennent à la fois des hôpitaux et des centres de distributions. Ils peuvent prendre l’apparence soit d’un local dans un bâtiment administratif, soit d’un lieu d’autorité. Dans le cas où la plupart des bâtiments sont écroulés, le poste peut s’établir alors dans un baraquement temporaire. L’accessibilité est un critère central car l’impératif d’acheminement de l’aide en cas de catastrophe et de l’éventuelle évacuation des blessés nécessite un bon raccordement aux infrastructures de transports. Ceci explique le choix de s’établir dans des centres régionaux ou locaux, plus susceptibles d’avoir plus des moyens en plus d’une meilleure situation géographique[34].

Les unités déployées depuis les embranchements principaux participent à la restauration des lieux en bâtissant les chaumières et les cabanes emportées par le courant, mais aussi plus globalement en aidant les communautés locales dans la restauration des infrastructures permettant aux flux vitaux au ravitaillement de la région de fonctionner. La liste inclut les routes régionales et à l’intérieur du village, mais aussi les digues protégeant la côte ou les lignes électriques pour la télécommunication. N’oublions pas d’évoquer également la remise en état des ports, essentielles pour la connexion des baies en rias avec le reste du pays.

Il est toutefois compliqué de faire la distinction fine entre les agissements qui relèvent du gouvernement central et des départements car les deux sphères se chevauchent et se complètent sur le terrain. Toutefois, le comité dirigé par Yamashita Fumio précise le déroulement du déploiement : « Sur la base de ces rapports, le ministère de l'Intérieur a dépêché deux conseillers dans la nuit du 17 au 18, et le ministère des Postes et Télécommunications a dépêché deux commis sur la base des rapports du Bureau des communications d'Aomori. […]. Ces rapports sont parvenus à l'empereur, qui a dépêché le ministre de l'Intérieur, Itagaki Taisuke. À cette époque, le ministre de l'Intérieur était en tournée d'inspection dans la région du Kansai, mais il est rentré précipitamment à Tokyo et est parti dans l'après-midi du 22 [juin] pour inspecter la zone sinistrée. D'autres gouverneurs de départements ont également visité et inspecté les zones touchées »[35]. Ceci est corroboré par le Fūzoku gahō qui illustre la contribution étatique par l’envoi de personnel sur le terrain[36].

De plus, l’intervention des forces armées, notamment la marine, prend donc un sens supplémentaire. Les contingents militaires ne sont pas présents uniquement en soutien dans la remise en état du site touché mais pour restaurer la mainmise de l’autorité impériale sur les lieux de la calamité. L’enjeu dès lors, comme pourrait le décrire Charles Schencking dans son article, est que cette entreprise est la métaphore d’une reconquête d’un territoire dont le contrôle a été perdu[37]. L’intervention des forces de l’ordre et de l’armée prend donc un sens supplémentaire. Les contingents militaires ne sont pas présents uniquement en soutien dans la remise en état du site touché : ils interviennent pour restaurer la mainmise de l’autorité impériale sur les lieux de la calamité. L’armée ou la marine se caractérisent en plus par l’abondance de leurs moyens humains, matériels et logistiques. Certaines divisions sont plus sollicitées que d’autres à cet égard selon les spécificités des corps d’armée rencontrés. En effet, le rapport de sauvetage de la Croix-Rouge à Miyagi fait mention de la participation des divisions médicales et de l’académie de médecine militaire comme praticiens[38].

Ainsi, la présence militaire et impériale (quand elle intervient afin d’exprimer sa sympathie envers les survivants et les réfugiés) indique le basculement d’une situation anomique à un régime d’exception, à un retour à l’ordre. Restaurer l’ordre anté-catastrophique détient alors comme teneur symbolique celle d’une victoire de l’autorité sur le chaos représenté par ces séismes imprévisibles, d’une irruption imprévue de la nature[39]. Les réfugiés considèrent d’un bon œil l’arrivée des secours venus les sortir de la désolation (Fig. 4).
Figure 4 : L’annonce illustrée du grand tsunami (Ō-tsuami gahō 大海嘯画報),éditée par Kamida Shojirō (神田初次郎)[40].
[40] Kukoni Osamu (小国政), Kamida Shojirō (éd.), Estampe sur bois, 15.6.1896, 36*23 cm, I-03-006m Ishimoto collection (石本コレクション), 3p., View source, consulté le 21.8.21.
[41] J. Charles Schencking, The Great Kantō Earthquake and the Chimera of National Reconstruction in Japan, s.l., Columbia University Press (e-book), 2013, p. 52.
[42] Ibid., pp. 65-66.
Après l’arrivée de l’armée, de la Croix-Rouge et du renfort matériel sous forme de nourriture ou de médicaments, commence la restauration des lieux et des sociétés touchées. La priorité est définie par les ministres et les gouverneurs des départements touchés ; la priorité est donnée à l’aide au blessé, à leur acheminement aux dispensaires et à l’évacuation des morts des ruines des villages littoraux. La remise en état des sociétés touchées se joue sur plusieurs plans : essentiellement sur les plans infrastructurels, économiques et sociaux.

À l’opposé, la reconstruction comme programme politique implique un rapport différent à l’aléa, puisque la finalité de celle-ci serait d’aider la zone détruite à être une meilleure version que sa précédente. Cette intention de faire table rase du passé s’est manifestée en 1923 pour la première fois, suite au tremblement de terre du Kantō, en incitant le gouvernement impérial à rebâtir la capitale, vers une vision plus belle et résistante aux séismes[41]. La reconstruction des infrastructures est perçue comme plus durable, résiliente, leur semble avantageuse et abordable. La vision d’une fraction au sommet de la société ne doit pas oblitérer d’autres types de rapports aux aléas et les objectifs qui en découlent. La population locale est préoccupée par le fait de retrouver le plus vite possible leur mode de vie antérieur au tsunami[42].

Autrement dit, le gouvernement central occupe un rôle plutôt indirect que le gouverneur, qui s’occupe de la plus grande partie des efforts de secours et de la restauration. Il s’agit surtout d’une assistance humaine, économique et matérielle que fourni le gouvernement basé à Tōkyō.
[43] Iwao Seiichi, Iyanaga Teizō, Ishii Susumu, Yoshida Shōichirō, Fujimura Jun'ichirō, Fujimura Michio, Yoshikawa Itsuji, Akiyama Terukazu, Iyanaga Shōkichi, Matsubara Hideichi, entrée n° 181. Teikoku gikai. In: Dictionnaire historique du Japon, volume 19, 1993, Lettre T, Paris, p. 66.
[44] Idem.
[45] Ōyama Eiku, « Tour d’horizon du fonctionnement et des procès-verbaux de la Diète impériale » (Teikoku gikai no unei to kaigiroku wo megutte 帝国議会の運営と会議録をめぐって), Référence n°652,mai 2005, Bibliothèque nationale de la Diète, p. 15.
[46] Département de Miyagi, Rapport d’enquête sur le tsunami du département de Miyagi, Sendai, 1903, Tsunami digital Library, ID-27, section « L’argent pour le secours des réserves nationales » (Kokugo kyūzaikin 国庫救済金) : 「救済金の支出は帝国議会の承諾と会計検査院の承認とを経るを要するものにして費用の収支は最も詳細明確なるを要するは勿論救助金被服家具料食料等災民給與する金員に関しては正当受取人の受取証書(代理人ならば委任状と代理人の受取証書)を受領し置き後日紛議の因たらざるべき様篤く注意を加うべきものとす。」
[47] collectif, 1896 明治三陸地震津波 (1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), op. cit.
[48] Ibid., partie « fonds de réserve pour le secours » (Kokko kyōsai-kin 国庫救済金).
[49] Norio Tamaki, Japanese banking: a history, 1859-1959, Cambridge, Cambridge University Press, 1995, 289 p., pp. 16, 76.
[50] Office de communication de l’Intérieur (Naikaku kanpō kyoku 内閣官報局), Annonce : hors-série (Kanpō gogai 官報 号外), 22/3/1900, URL :https://teikokugikai-i.ndl.go.jp, consulté le 12.8.21, pp. 8-12.
[51] Yamagata Aritomo (山県有朋 1838-1922), Matsukata Masayoshi (松方正義 1835-1924), Saigō Tsugumichi (西郷従道 1843-1902), Nous, soussignés, par le consentement de la Diète impériale, avons approuvé la Loi sur le Fonds de secours en cas de catastrophe et la promulguons par la présente (Chin Teikoku Gikai no kyōsen wo noritaru risaisha kyūjo kikinhō wo saika shi koko ni kore wo kōfu seshimu 朕帝國議會ノ協贊ヲ經タル罹災救助基金法ヲ裁可シ茲ニ之ヲ公布セシム), 20/3/1900.
Voir source, consulté le: 12.8.21. 「第五條 國庫ハ罹災救助基金ノ補助トシテ十箇年度間毎年拾五萬圓ヲ支出シ此ノ法律施行ノ日ニ於ケル府縣罹災救助基金第三條ノ制限額ニ達セサル府縣ニ對シ其ノ差額ニ割合ヒ之ヲ交付ス。 前項ノ外國庫ハ罹災救助基金ノ補助トシテ十箇年度間毎年拾五萬圓ヲ支出シ府縣ニ於テ府縣税若ハ地方税ヲ以テ罹災救助基金ニ積立テタル金額ニ割合ヒ之ヲ交付ス但シ第三條ノ制限額ニ達シタル府縣ニ付テハ此ノ限ニアラス。」
[52] Fumio Yamashita, 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, p. 50.
1.1.3 L’absence du parlement?
Au sein du gouvernement central, le Cabinet des ministres, c’est-à-dire le pouvoir exécutif, ne s’avère pas être l’unique composant de la machine étatique à fonctionner pour répondre à l’urgence représenté par une catastrophe naturelle en périphérie de la capitale. La Diète impériale (Teikoku gikai 帝国議会), représente le pouvoir législatif et l’assemblée des représentants du peuple japonais, calqué sur les modèles prussiens du Reichstag et britannique du système de Westminster[43]. Sa principale tâche est d’assister la personne impériale dans son exercice du pouvoir, lui laissant un pouvoir consultatif selon les prérogatives définies par la Constitution du 11 février 1889 (Meiji kempō 明治憲法) et s’est réunie pour la première fois le 29 novembre 1891. L’empereur a, quant à lui, les pouvoirs judiciaires, législatifs et exécutifs et a le pouvoir d’approuver les lois. Dans les faits, le pouvoir législatifs revenait à la Diète alors aux mains des « anciens » (Genrō 元老) , à savoir dans une poignée d’individus.

La Diète est divisée en deux chambres: la chambre des Pairs (Kizoku-in 貴族院) et la chambre des Représentants (Shūgi-in 衆議院). La seule asymétrie de pouvoir entre les deux chambres était la priorité dans les délibérations budgétaires de celle des représentants. Les sessions régulières se tiennent tous les trois mois et ce chaque année, sans mentionner les sessions extraordinaires en cas d’urgence, tandis que le tsunami de 1896 n’en a pas provoqué[44].

Les délibérations des deux chambres sont conservées sont la forme de procès-verbaux et numérisés au sein des collections digitales de la bibliothèque de la Diète. Or la totalité n’a des procès-verbaux ne semble pas avoir été conservée et plusieurs hiatus peuvent être observés dans les séries archivées. Pour le cas de l’année 1896, un hiatus de neuf mois court du 28 mars au 25 décembre. Si les séances de la Diète se sont tenues normalement au cours de cette année-là, il y aurait eu 3 séances qui auraient dû se tenir. Le scénario se répète en 1897, avec une interruption de neuf mois à nouveau sur les mêmes mois. Nous constatons néanmoins un retour à la normale en 1898.

Quelle est la raison derrière un arrêt subit des procès-verbaux? L’hypothèse la plus probable est la suivante: l’absence de régularité dans le rythme des séances, impression renforcée par la répétition du même motif entre 1895 et 1897. La 10e session du parlement débute effectivement le 25 décembre 1896 à 24 mars 1897[45]. L’intermittence des procès-verbaux dans les archives parlementaires jette un voile sur les mesures précises prises par la Diète suite au tsunami du Sanriku. Nous sommes dès lors obligés de nous tourner vers d’autres sources pour déterminer l’activité de la Diète dans le cadre de la prévention et de l’aide en cas de catastrophe.

Les autres sources restent elles aussi peu nombreuses à en mentionner les agissements. Dans les dépôts d’archive un seul document détaille une quelconque intervention de la Diète dans la séquence temporelle succédant au tsunami du 15 juin. Il s’agit du Rapport d’enquête sur le tsunami du département de Miyagi (Miyagi-ken kaishō shi 宮城県海嘯誌). Le document évoque la gestion de l’argent pour le secours envoyé par le gouvernement central sur ordre du ministre de l’Intérieur Itagaki Taisuke le 11 juillet: « Les dépenses de l'argent des secours d[oivent] [être] approuv[ées] par la Diète impériale et la Commission de vérification des comptes, de sorte que le bilan des dépenses d[oit] [être] détaillé et clair. Naturellement, en ce qui concern[e] l'argent de secours, les vêtements, les meubles, la nourriture, etc., qui d[oivent] [être] vers[és] aux victimes, le reçu du bénéficiaire légitime (s'il s'ag[it] d'un représentant, la procuration et le reçu du représentant) d[oit] [être] encaiss[é], afin de ne pas causer de litiges ultérieurement »[46]. Le principal constat est que la Diète conserve un rôle important dans la gestion économique de la restauration, même si la gestion finale revient au représentant envoyé sur place pour valider le reçu.

La Diète participe également aux délibérations autour du financement de la restauration du gouvernement central. Les fonds de réserve sont en fait des excédents, stockés dans les coffres des réserves nationales, résultant de l’exercice fiscal de l’année précédente[47]. Par la suite, le gouvernement définit un budget sur ces fonds excédentaires, qui est ensuite soumis à l’approbation de la Diète[48]. Ce passage de l’approbation du budget par la Diète est l’un des plus délicats car il fait l’objet de plusieurs désaccords entre les parlementaires puisqu’une des principales questions qui traversent les débats sont celles du montant à allouer à l’aide et au secours.

Un second facteur qui explique la réticence du pouvoir législatif est la précarité budgétaire de l’État japonais durant les années fiscales entourant 1896. La durée de la fragilité budgétaire de la guerre sino-japonaise s’étire jusqu’en 1897, date à laquelle le Japon reçoit la compensation de guerre, qui équivaut au triple du budget annuel nippon[49]. Cette somme importante permet de renflouer les caisses de l’État mais aussi d’établir un véritable système étalon-or en parité avec les autres devises internationales que sont la livre-sterling et le dollar.

Il semble que la catastrophe de 1896 a eu un impact sur la question du financement des victimes de catastrophes. La question a été relancée lors de la 10e session de la Diète et resurgit à cinq reprises dans les deux chambres du parlement. Les débats sur le sujet commencent le 27 décembre et se poursuivent jusqu’au 22 mars. Le procès-verbal à la fin de la session parlementaire débattait en substance de l’obsolescence de la loi et de la somme à injecter chaque dans la caisse centrale par l’État central et par les départements[50]. Le consensus n’est probablement pas atteint jusqu’en 1900 avec la loi 707 sur l’argent pour le secours des victimes de catastrophes (risaisha kyūjo kikinhō 罹災救助基金法). L’article phare est l'article 5 qui stipule: « Art. 5: Dans le cas où le montant de ces fonds [est] inférieur à la limite fixée à l'article 3 [la multiplication par vingt de la moyenne des cotisations entre 1888 et 1896], le commissaire du district d[oit], après une résolution de l'assemblée préfectorale, obtenir l'approbation du ministre de l'Intérieur et du ministre des Finances. Le ministre de l'Intérieur et le ministre des Finances peuv[ent], après approbation de l'assemblée préfectorale, accord[er] une aide proven[ant] du Fonds de secours en cas de catastrophe dans la mesure où le montant n'[est] pas inférieur à ladite limite. Dans le cas du paragraphe précédent, le commissaire de district établ[it] une méthode de supervision du fonds »[51].

L’ouvrage collectif dirigé par Yamashita Fumio donne une piste afin de comprendre pour comprendre le retrait du parlement dans les opérations de 1896: « L'année 1896 est une période politiquement chargée pour le gouvernement qui doit faire face aux conséquences de la guerre sino-japonaise. Le Premier ministre était Itō Hirobumi (伊藤博文 1841-1909) et le ministre de l'Intérieur Itagaki Taisuke. Le gouvernement Meiji était en train de compléter sa structure d'État moderne. La première nouvelle du tsunami de Sanriku est parvenue à Tokyo par un télégramme du gouverneur de la préfecture d'Aomori à 6 heures du matin le 16 juin. Peu après, le gouverneur de la préfecture de Miyagi a télégraphié que les dégâts étaient considérables, et dans la préfecture d'Iwate, le tsunami avait paralysé les communications et les transports »[52]. L’hypothèse développée ici semble valide car elle corrobore la prédominance de l’exécutif dans la gouvernance de l’après-tsunami. Malgré tout, des outils légaux votés par la Diète avant 1896 jouent un rôle important.
1.2 Des outils récents pour une catastrophe connue
[53] Gregory Clancey, « The Meiji Earthquake: Nature, Nation, and the Ambiguities of Catastrophe », Modern Asian Studies, Octobre 2006, vol. 40, no 4, p. 909‑951, p. 909.
[54] Office de communication de l’Intérieur, L’intégrale des décrets. Ère Meiji an 13 (Hōrei zensho. Meiji 13 nen 法令全書、明治13年), Office de communication de l’Intérieur, 1888, CZ-4-1000000440426, Bibliothèque nationale de la Diète, 823 p., p. 223.
[55] Voir source, consulté le 10.8.21.
[56] Idem, 「第一條 備荒儲蓄金ハ非常ノ凶荒不慮ノ災害ニ罹リタル窮民ニ食料小屋掛料農具料種穀料ヲ給シ叉罹災ノ爲メ地租(國税ノ部分ニ限ル)ヲ納ムル能ハサル者ノ租額ヲ補助シ或ハ貸與スルモノトス。」
[57] Idem, 「第五條 府縣儲蓄金ヲ徴收シ管守シ支給シ及ヒ之ヲ一処ニ集儲シ數所ニ分儲シ或ハ米穀ヲ購入スルノ方法ハ府知事縣令ヨリ之ヲ府縣會ニ付シ其議決ヲ取リ内務大藏?卿ニ具状シ其許可ヲ得テ之ヲ施行スヘシ但シ米穀ヲ儲積スルハ儲蓄金ノ半額ヲ超ユヘカラス他ノ半額ハ公債證書ニ交換シ置クヘキ者トス。」
[58] G.K. Clancey, Earthquake nation, op. cit., pp. 151-4.
[59] Ibid., p. 225.
[60] Ibid., pp. 159-162.
[61] Ibid., pp. 1-6.
[62] Ibid., pp. 11-4.
[63] G. Clancey, «The Meiji Earthquake», art cit., pp. 931-9.
[64] Deborah R Coen, Earthquake observers: disaster science from lisbon to richter., Place of publication not identified, Univ Of Chicago Press, 2014, pp. 116-7.
[65] Gregory Clancey, « The Meiji Earthquake: Nature, Nation, and the Ambiguities of Catastrophe », Modern Asian Studies, octobre 2006, vol. 40, no 4, pp. 909‑951, p. 939.
[66] Gregory Clancey, « Japanese Seismicity and the Limits of Prediction », The Journal of Asian Studies, mai 2012, vol. 71, no 2, pp. 333‑344, pp. 334-7.
[67] Gregory K Clancey, Earthquake nation : the cultural politics of Japanese seismicity, 1868-1930, Berkeley, University of California Press, 2006, 331 p., pp. 152-4.
[68] P. Kim, Meiji Taishō no Nihon no jishingaku, op. cit., chapitre 2.
1.2.1 Les outils développés avant 1896
Un certain nombre d’outils ont été développés à partir du début de l’ère Meiji pour faciliter l’absorption des chocs provoqués par différents types d’aléas. Dans la gestion des crises socio-environnementales causées par des séismes ou des tsunamis, le séisme de 1891 joue le rôle de tournant, à l’instar de l’argumentaire de Gregory Clancey qui en fait la « première catastrophe naturelle d’échelle nationale à proprement parler »[53]. Le cas de 1891 fait partie, selon lui, des cas qui ont modifié la gouvernance des menaces sismiques. Il s’agit également de la première calamité de nature sismique auquel doit faire face le gouvernement central, un mois avant la première session de la Diète impériale.

Avant l’adoption d’une Constitution et de l’avènement du parlement, certains efforts légaux avaient été effectués en ce sens. Un projet de loi appliqué en 1880 ou la loi sur la réserve pour l’aide de l’épargne en cas de catastrophe (Bikō chochiku hō 備荒儲蓄法) pour l’instauration d’une caisse central en cas de famines (Chūō bikō chochiku kin 中央備荒貯蓄金)[54]. La loi de préparation en cas de disettes ou de famines de fonds et des ravitaillements permettant de soutenir notamment les paysans les années où les rendements se révélaient trop bas. Avant la catastrophe du Sanriku, la loi a été appliquée par deux fois, à l’occasion de l’éruption du Mont Bandai de 1888 et du séisme de 1891. Le montant collecté ainsi d’un total de 1'182'058 yens pour le séisme de Nōbi[55]. La loi est prévue pour être valable vingt ans et sert en premier lieu à soulager les personnes nécessiteuses de l’impôts fonciers et de leur fournir un accès facilité à l’aide alimentaire en plus de tout le matériel nécessaire pour les rendre autonomes à nouveau : « Art.1 : Le fond de réserve [est] utilis[é] dans le but de fourn[ir] des cabanes alimentaires, des outils agricoles, des semences et des céréales aux personnes nécessiteuses qui souffr[ent] de catastrophes graves et inattendues. En outre, il [est] utilis[é] pour pay[er] l'impôt foncier (limit[é] à la part de l'impôt national) à ceux qui ne peuv[ent] pas payer cet impôt en raison de la catastrophe. L'impôt foncier (limité à la part de l'impôt national) [sera] subventionn[é] ou prêt[é] à ceux qui ne [sont] pas en mesure de le pay[er] en raison de la catastrophe. »[56] Il est crucial de noter que l’application de la loi se situe majoritairement au niveau départemental, au niveau du gouverneur et de l’assemblée départementale, statuant sur le montant de l’aide et sa mise en œuvre : « Art.5 : L'argent [sera] collect[é] et distribu[é] aux préfectures, et [sera] collect[é] et distribu[é] aux différents lieux. Le mode de perception et de répartition de la réserve préfectorale ou d'achat du riz [est] décid[é] par arrêté du gouverneur du département et soumis à l'assemblée préfectorale. Le gouverneur de la préfecture soum[et] une résolution à l'assemblée préfectorale. Toutefois, la méthode d'accumulation du riz et des céréales ne [peut être] mise en œuvre qu'avec l'approbation du gouverneur. Toutefois, l'accumulation de riz et de céréales ne d[oit] pas dépass[er] la moitié du montant de la réserve, et l'autre moitié d[oit être] échang[ée] contre des certificats de la dette publique. L'autre moitié [est] échang[ée] contre un certificat de cautionnement. »[57]

La Diète impériale, contrairement à son comportement de 1896, fait preuve d’une attitude toute autre, notamment grâce à l’initiative de Kikuchi Dairoku (菊池大麓 1855-1917). Le parlementaire est à la fois mathématicien et politicien dont la double casquette facilite la promotion d’un organe étatique multidisciplinaire consacré à l’étude du risque sismique au Japon. Cela marque l’acte de naissance du Bureau impérial de prévention et recherche sismique (Shinsai yobō chōsakai 震災予防調査会), fondé en 1892[58].

Le BIRPS et son successeur l’Institut de Recherche Sismique de l’Université de Tōkyō fondé en 1925, suite à la dissolution du BIRPS sont les entités scientifiques historiques ayant le rapport le plus direct avec la prévention sismique et avec l’expertise technique relative à la restauration et la reconstruction des différents lieux sinistrés[59]. Les scientifiques employés au sein de ces bureaux ont comme tâche principale de répondre à des attentes politiques et scientifiques, en devenant un outil majeur dans la transition du Japon en une puissance scientifique majeure grâce à ses institutions académiques. Cela s’explique notamment par le contexte historique, dans lequel le progrès économique repose en grande partie sur les avancées technologiques[60].

À travers le BIRPS se manifeste un dispositif au sein de l’appareil d’État qui répond à un besoin de développer le domaine des géosciences pour fournir d’un côté un personnel qualifié pour les infrastructures publiques ou privées et d’un autre côté pour se prémunir des dangers de la Terre. Selon Gregory Clancey, cela explique pourquoi les premiers sismologues de métier au Japon étaient des ingénieurs, des géologues ou des architectes[61], tels que John Milne (1850-1913) ou Josiah Conder (1852-1920). Tous deux ont initialement été employés par le gouvernement japonais comme « conseiller étranger » (O-yatoi gaikokujin お雇い外國人) pour enseigner respectivement dans l’ingénierie minière et l’architecture à l’école d’ingénierie (Kōbudaigakkō 工部大学校)[62]. Ce séisme attire l’attention du pouvoir impérial sur la menace représentée par les secousses malgré l’usage de nouveaux matériaux de construction tels que l’acier ou la brique. Les missions du bureau sont de mieux comprendre le fonctionnement des tremblements de terre, de cartographier les principales lignes de failles du pays et d’étudier les meilleures méthodes de prévention. En cas de catastrophe, les pouvoirs publics se tournent vers les sismologues et les ingénieurs dans l’objectif de répondre à plusieurs questionnements concernant leurs aspects destructeurs. La manoeuvre requiert un déploiement conséquent d’experts sur le terrain chargé dans une première phase d’identifier et de classifier les types de destruction les plus fréquents (fissures, crevasses, glissement de terrain, affaissement de la route, etc…) puis d’anticiper les coûts engendrés par la réparation[63].

Durant la période de 1893 à 1925, le BIRPS publie l’avancée de ses travaux dans le bulletin du bureau impérial de prévention sismique (shinsai yobō chōsakai hōkoku 震災予防調査会報告). Les différentes publications échafaudent une théorie cohérente des vibrations sismiques et des principales lignes de faille qui zèbrent l’archipel, ses périphéries coloniales et dans différents territoires à forte activité sismique[64].

L’autre objectif à remplir du BIRPS était de « protéger l’État de futures risques »[65] en misant sur la prévention et l’anticipation par le biais des technologies de prévention inspirés des précédents européens et des structures de manière générale en visant une plus grande résistance aux secousses sismiques. Le principal risque pour l’État est de perdre en légitimité à chaque choc qu’il n’aurait pas réussi à prévenir ou à anticiper. Cela vient principalement de la volonté idéologique de contrôle de l’État sur l’environnement par le biais des outils représentant à l’époque la notion de « civilisation » : les concepts scientifiques et les techniques occidentales mêlées à une conception confucianiste du fonctionnement du monde[66]. Faillir contrôler la Nature, même sa part la plus imprévisible, reviendrait à ne pas pouvoir garantir la sécurité des administrés et par extension sa légitimité à gouverner dans une vision modernisée du concept néoconfucéen de « mandat du ciel »[67].

Le fonctionnement du BIRPS met en évidence le lien entre les institutions publiques et académiques. Le bureau constitue de fait un pont entre ces deux sphères, où le milieu académique sert à la fois de lieu de formation pour les sismologues tandis que l’entourage politique décide de l’avenir du bureau. Plus largement, les universités et plus spécifiquement l’Université impériale de Tōkyō (Tōkyō Teikoku Daigaku 東京帝国大学) se trouvent être dès leur fondation des lieux de formation pour fournir l’appareil d’État en personnel qualifié[68]. La période qui précède le tsunami de 1896 voit la création de plusieurs outils, à la fois légaux et institutionnels pour mieux encaisser les dégâts sismiques.
[69] Voir source, consulté le 21.8.21.
Carte 1 : Carte de la plaque Pacifique et de la ceinture de feu. Voir source,consulté le 12.8.21.
1.2.2 Les spécificités d’un tsunami
Comme énoncé dans l’introduction, un tsunami présente des caractéristiques propres dans la manière dont l’aléa se produit et occasionne des dégâts sur les territoires touchés. Pour cela, il est d’abord de bon ton de s’attarder brièvement sur le fonctionnement d’un tsunami et d’en déduire les retombées propres.

Un tsunami consiste en une vague générée par un choc sous-marin se propageant à une vitesse générale de 800 km/h. L’origine des vagues varient selon les emplacements où ils prennent source : séisme, éruption sous-marine ou glissement de terrain marin. Dans le cas de la côte du Sanriku, la grande majorité se produisent le long de la faille au large de la côte du Tōhoku, dans le coulissement brusque produit le déplacement d’une grande colonne d’eau sur plusieurs kilomètres. Les vagues prennent surtout de l’ampleur lorsqu’elles s’approchent du rivage et que leur vitesse baisse. L’impact final est par la suite déterminé par la physionomie générale du rivage, où une forme concave accentue les effets destructeurs de l’aléa. Par ailleurs, ce qui est la force destructrice d’un tsunami n’est pas la hauteur de la vague mais la puissance de l’onde transmise et la quantité d’eau qui s’abat sur une rive. Comme un tsunami est une onde se propageant dans l’océan sur toute sa hauteur et sur une grande longueur, la quantité d’eau déplacée vers les côtes est prodigieuse et bien plus importante que la houle classique, à l’onde courte et superficielle[[69].

Cela provoque des raz-de-marée d’origine sismique selon des cycles variables mais qui sont espacés en général d’une quarantaine d’années, comme ce fut le cas pour les tsunamis du 1855 et 1896, en plus du suivant de 1933 (un écart de 41 et 37 ans). L’exception reste l’écart entre celui 1933 et de 2011 qui est de 78 ans, faisant de cette logique plus une loi empirique qu’un savoir exact.
Carte 2 : Carte tectonique du Japon Voir source, consulté 12.8.21.
Les tsunamis engendrés par des séismes de subduction sont particulièrement nombreux dans le pourtour de l’océan Pacifique. En effet, la ceinture de feu du Pacifique (Pacific Ring of Fire en anglais) constitue un système de failles et de zones de subduction continues sur la totalité de son pourtour de la plaque Pacifique (Carte 1). Cette caractéristique explique pourquoi cinq zones sismiques sont présentes autour d’un même océan car il s’agit de cinq sections d’une même ceinture : la Nouvelle-Zélande, l’arc de Taïwan-Ryūkyū-Japon, l’Alaska, la Californie et le long de la côte du Chili et du Pérou. L’activité sismique des différentes sections de la plaque varie selon les courants lithosphériques muant les plaques sous laquelle coulisse la plaque océanique. La situation de l’archipel japonais est particulière au sein de cet ensemble car il repose sur quatre plaques que sont les plaques Pacifique, Eurasienne, Philippine et Nord-américaine (Carte 2), expliquant sa forte activité sismique et le fait qu’une partie importante des séismes se produisent au Japon.
[70] Cf. page de garde. La zone en jaune et en rouge souligne les zones inondées par le tsunami.
[71] David M. Lemonick, « Epidemics After Natural Disasters », American Journal of Clinical Medicine, Fall 2011, Eight, Three, pp. 144‑153, p. 147.
[72] Ibid, pp. 144‑153, p. 147.
[73] Hekiizumi Shō (碧泉生 ?-?), « Reportage divers du 2 juillet 1896, Chronique des dégâts du tsunami n°12 (Depuis le port de Kuji du 28 juin) Hekiizumi Shō » (Zappō Meiji nijūkyū nen shichigatsu futsuka Kaishōhigaiki “Sono jūni” (Rokugatsu nijūhachinichi gogo hachiji oite Kuji-kō) Hekiizumi Shō雜報 明治二十九年七月二日 海嘯被害記『其十二』 (六月廿八日 午後八時 於久慈港) 碧泉生)
In: Yokohama Mainichi Shinbun (横浜毎日新聞), 2/7/1896, Yokohama Mainichi Shinbun-sha (横浜毎日新聞社), ID 189670202, Tsunami digital Library. 「久慈町は農民と漁民より組織せられたる所なりき然るに農民ハ悉く耕地を壞廢せられて耕すに山なく漁民ハ悉く漁具を流亡して漁するに由なし彼等ハ纔かに生き延たりと雖も生活の道ハ絶たれたるなり。」
[74] Ibid, pp. 144-153, p. 148.
Une fois le mécanisme expliqué, attardons-nous sur les effets sur les populations humaines. Ce qui les distingue des destructions sismiques est la composante marine. L’élément liquide comme médium de l’onde cantonne la zone potentielle des dégâts à une aire plus limitée que celle d’un séisme, prenant ainsi la forme épousant le contour du littoral impacté et pénétrant à l’intérieur des terres sur plusieurs kilomètres (distance variable selon la déclivité du terrain et de la longueur de l’onde initiale)[70]. Contrairement à un tsunami, les tremblements de terre ont tendance à créer une zone de destruction en cercles concentriques autour d’un épicentre au degré de gravité décroissant, tandis que les raz-de-marée génèrent une masse d’eau pénétrant horizontalement les terres. La masse d’eau déplacée occasionne des dégâts structurels importants selon les structures rencontrées et une quantité importante de débris emportés par la vague. Ainsi, les traumatismes observés sur les populations humaines sont généralement provoqués par la rencontre avec des débris charriés par les vagues ou par l’impact sur des objets environnementaux. Cela peut provoquer des contusions ou des commotions, voire des noyades fatales pour les cas les plus graves. Dans d’autres cas, des traumatismes sur les membres ou des amputations sont à déplorer. Dans les jours qui suivent la catastrophe peuvent apparaître des maladies respiratoires provoqués par l’ingestion d’eau ou de maladies liés à la propreté de l’eau ou au manque d’apprivoisement alimentaire. À la différence d’un séisme, l’eau est véritablement la première cause de mortalité au lieu de ses conséquences. Les épidémies éventuelles sont liées surtout aux déplacements de population et à la désorganisation des infrastructures. Nous pouvons évoquer des cas de « poumons-tsunami »[71] ou Tsunami lungs due à l’ingestion d’eau contaminée durant un tsunami ou des inondations. De plus, « le syndrome est un processus de pneumonie polymicrobien qui apparaît jusqu’à six semaines ou plus après [la catastrophe] »[72].

Au niveau environnemental, les tsunamis peuvent générer d’importants dans les zones côtières des dommages à la gravité relative à celle du tsunami. Le dénominateur commun est l’augmentation de la salinité du sol et de l’intrant de sédiments marins à l’intérieur des terres. Cela entraîne une dégradation de l’ensemble des écosystèmes touchés en raison d’une perturbation subite des équilibres internes d’un écosystème donné. Pour l’agriculture également, il s’agit d’un coup lourd de conséquence car cela conduit à une diminution de la qualité des sols, de même que des rendements du sol, condamnant une majeure partie des récoltes en cours au moment du tsunami. L’eau de mer peut également pénétrer dans les nappes phréatiques et entamer la potabilité de l’eau. La population devient alors dépendante de l’aide extérieure pour son ravitaillement. Un reporter du Yokohama Mainichi Shinbun (横浜毎日新聞) détaille laconiquement l’état de la ville de Kuji (Kuji-chō 久慈町), dans la partie Nord d’Iwate, le 2 juillet : « La ville [est] compos[ée] d'agriculteurs et de pêcheurs, mais les agriculteurs [ont] v[u] leurs terres détruites et il n'y [a] plus de terres à cultiv[er], et les pêcheurs [ont] perd[u] tout leur matériel et [sont] incapables de pêch[er]. »[73] Cet article parvient à résumer en une ville la situation de l’ensemble du Sanriku, où la population s’est vue privée de ses moyens de subsistance.

Le tableau ci-dessous permet de confirmer cette tendance pour le cas du Sanriku en 1896 également (Tabl. 1). Nous remarquons dans les totaux une petite proportion de maladies épidémiques avec une prédominance des traumatismes de type entorses ou contusions. Les maladies respiratoires sont le troisième type de pathologie le plus courant parmi les cas recensés. Ceci confirme les conclusions de l’article de David M. Lemonick qui indique qu’en cas de tsunami, les maladies ne sont fréquentes qu’en cas de désorganisation structurelle trop grande[74].
Tableau 1: Tableau des pathologies des patients traités par la Croix-Rouge à Miyagi après le tsunami de 1896[75]
Ndr.: M.= Maladie
[75] Croix-Rouge Japonaise (section de Miyagi), Chronique des secours du tsunami par la section de Miyagi de la Croix-Rouge Japonaise, op. cit., pp. 13-4.
Aigawa Togura Shizugawa Irimae Natari Koizumi Ôtami Danoue Kesenuma Juku Ôsawa Monô Total
Fractures 6 1 27 4 7 5 0 1 7 3 3 0 64
Luxation 0 0 3 0 2 2 0 1 2 0 0 0 10
Entorse 6 1 46 9 32 30 14 10 32 6 7 3 197
Traumatisme 26 14 47 26 44 39 14 23 17 36 2 4 292
Inflammation 0 0 5 0 0 0 0 0 0 0 0 0 5
Abrasion 9 1 9 1 10 0 3 12 2 12 9 1 69
Coupure 2 0 3 4 9 2 8 4 1 7 6 0 46
Lacération 2 2 3 7 1 11 2 13 11 6 4 3 66
Concussion 0 0 0 0 0 1 1 1 0 0 0 0 3
Torsion 0 0 1 0 1 1 1 0 1 0 0 1 6
Amputation 0 0 0 1 0 0 0 0 0 0 0 0 1
Brûlure 0 0 0 1 0 1 2 0 0 0 0 0 4
B. interne 0 0 1 0 0 0 0 0 0 0 0 0 1
Incision 0 0 0 9 0 1 0 1 0 1 6 0 18
M. nerveuses 1 5 9 7 8 17 5 2 1 16 3 10 82
M. respiratoires 0 6 44 13 14 12 8 3 13 23 7 8 152
M. musculo-squelletique 0 0 0 0 1 4 0 0 0 2 0 1 8
M. épidermique 0 0 0 0 1 4 0 0 2 4 11 0 20
M. circulatoire 0 0 0 0 0 0 0 2 0 0 0 0 2
M. urinaire er reproductive 0 0 0 0 0 0 0 0 1 0 0 1 2
M. gastrique 0 2 21 7 4 32 23 3 5 0 3 7 107
M. contagieuse 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 0 3 3
Autres 40 2 0 8 10 11 0 47 3 51 0 1 173
Total 91 30 218 108 159 167 80 121 100 167 65 43 1329
Pour résumer, la dimension marine du tsunami permet de le distinguer d’un séisme dans son fonctionnement et dans les dégâts qu’il provoque. L’arrivée subite d’une grande masse d’eau charrie des débris et entraîne des dégâts reliés à leur impact et au dépôt de sédiments ou de sables à l’intérieur des terres. Les victimes subissent plutôt des blessures ou des pathologies liées à l’ingestion d’eau ou de collisions avec l’environnement. Au niveau agronomique, l’arrivée d’un intrant important d’eau saumâtre endommage les sols et réduit momentanément le rendement des champs cultivés dans les plaines côtières.
[76] BIRPS, Bulletin du bureau impérial de recherche et de prévention sismique, num. 11, 1.1.1897, ID 29, source : numéro 11, Tsunami digital Library. La première catastrophe étudiée se trouve être celle de Shōnai dans la préfecture de Yamagata en 1894 (Shōnai shinsai 庄内震災).
[77] Ibid., Partie 4 : « Elucider la cause du tsunami actuel (konkai no tsunami no genin wo ronjiru 今回の津波の原因を論じる) ».
[78] Idem. 「里人の語るところによると、津波当時の海水温度は水中にいると到底、長時間過ごすことができないほどの水温であるが、津波の際には一昼夜以上海中に漂流し、なおかつ生命を全うするものがいたので、多少潮水の温度が高まっていたのではないかとのことで、また沿海潮流温度が近来、やや高度であることはすでに第一節に記述した。」
[79] Idem.
[80] Idem.
[81] Daqing Yang, Technology of empire: telecommunications and Japanese expansion in Asia, 1883-1945, Cambridge, Mass, Harvard University Asia Center : Distributed by Harvard University Press, 2010, 446 p, p. 387.
[82] Collectif, 1896 明治三陸地震津波 (1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), op. cit.
[83] Ibid, p. 71.
[84] Département de Miyagi (Miyagi-ken 宮城県), Rapport d’enquête du tsunami du département de Miyagi (Miyagi-ken kaishō-shi 宮城県海嘯誌), 1903, Sendai, ID-27, Tsunami digital Library, section : 2.5 « Biens de remplacement » (Kisō buhin 寄贈物品), 「其他物品運送に付ては鉄道汽船其他海陸通運の諸会社に於て孰れも其運賃の割引を為し且最も迅速に取扱いしが為め毫も停滞等の患なかりしは被害者の為め深く感謝する所なり今左に寄贈物品配付明細表を掲ぐ。」
[85] Ibid., partie 2.3 « Argent d’aide en cas de catastrophe » (Bikō chochikukin 備荒儲蓄金),
「津浪の惨害に罹るや所轄各郡長は知事の訓令に基きて不取敢一時焚出米を給與せしと雖も本県備荒儲蓄金管理支給規則は焚出米は災後七日を超ゆるを得す其他食料小屋掛料農具料の如きも一定の制限ありて其範囲を出るを許さず然るに今回の災害たる古来未曾有の天災にして其区域三郡の広きに亘り就中本吉郡沿岸各村の如きは其惨状最も甚しく衣食住居を失い道塗に彷徨号泣するもの幾萬を以て数え現行支給規則にては範囲狭隘にして実際適応の救助を為す能はす殊に食料の如きは炊具を亡失したるもの十中八九に居るを以て玄米若くは代金を支給するも之を炊く能はさるの状況なるに依り知事は特別支給法を設け食料は総て焚出米を以て給與し小屋掛料農具料の如きも備荒儲蓄法制限の極度を給し以て是等非常災民を救助するの必要を認め六月二十二日を以て県参事会の議決を取り備荒儲蓄金特別支給法を設け主務大臣の許可を乞い同時に備荒儲蓄金収入予算に金四萬七千百貮拾五圓を追加し内金参萬六千餘圓は中央儲蓄金の補助を請うの見込を以て主務大臣に稟申せり今左に特別支給法及追加支出予算の細目を掲ぐ。」
1.2.3 Les adaptations dues à 1896
Dans la suite logique de ce que nous avons vu, la question est de se demander comment des outils développés initialement pour répondre à des catastrophes autres qu’un tsunami peuvent s’adapter aux défis spécifiques d’un raz-de-marée. L’enjeu est donc de regarder quelles sont les adaptations qui ont été effectuées aux infrastructures développées avant 1896 pour répondre à la crise socio-environnementale. En bref, comment l’application de ces outils s’est-elle effectuée ?

À commencer par la commission d’enquête sismologique, le tsunami de 1896 est la seconde catastrophe majeure à être étudiée par le BIRPS[76]. Le raz-de-marée du Sanriku devient une opportunité de choix pour en comprendre les causes géologiques[77]. Dans le 11e bulletin du BIRPS, le lien entre sismicité et vague est sans équivoque, établi principalement par la trajectoire en arc-de-cercle décrite par la vague sur la côte, indiquant un épicentre unique situé au large du Tōhoku. La principale interrogation qui transparaît du cas d’étude de 1896 reste celle de la source de la puissance de la vague en comparaison de la magnitude réduite du séisme originel (3-4 sur l’échelle de Rossi-Forel). La théorie avancée par le chercheur du BIRPS est celle d’une éruption volcanique sous-marine ou d’une libération brusque de gaz emprisonné dans le plancher océanique car plus fin que la croûte continentale[78]. Cette interprétation est étayée par les témoignages de certains survivants par la température élevée de l’eau de mer de l’impact de la vague : « Selon les villageois, la température de l'eau de mer [au moment] du tsunami [était] trop élevée pour rest[er] longtemps dans l'eau, mais la température de l'eau de marée d[evait] être un peu plus élevée car certaines personnes [ont] dériv[é] dans la mer pendant plus d'un jour et une nuit pendant le tsunami et [ont] quand même survéc[u]. Le fait que la température des courants côtiers [ait] été quelque peu élevée ces dernières années [a] déjà été décr[it] dans la section 1 »[79]. Malgré ces différentes pièces à conviction, l’auteur reste modeste quant à la validité de ses analyses car dans l’attente d’autres études sur la question, la portée de ses conclusions lui semble limitée[80]. Les moyens techniques de la fin du XIXe siècle ne permettent pas encore l’exploration sous-marine et de connaître précisément les mécanismes derrière les séismes, permise par celui des technologies de détection ou d’émission/réception des ondes de la première moitié du XXe siècle[81].

Les adaptations des méthodes d’enquête sismologique pour l’étude d’un tsunami se fait principalement par le biais de moyens d’enquête plus indirects que les séismes. L’explication se situe dans le nature éphémère du tsunami. À l’instar du tremblement de terre, le kaishō se caractérise par sa brièveté et par ses origines géologiques. Le médium de propagation des ondes sismiques est cependant différent, l’eau de mer a la même force de destruction que le sol mais laisse moins de traces sur le long terme une fois que la vague s’est retirée. Par contraste, nous pouvons constater des affaissements de terre, des lézardes et d’autres failles qui permettent d’attester de l’intensité ou de l’orientation du tremblement de terre.

En guise de réajustement, les enquêteurs se sont reposés davantage sur le témoignage de rescapés et sur des traces laissées par les vestiges laissés par le tsunami, omniprésents. Les types de sédiments et de débris retrouvés sur les terrains côtiers permettent de déterminer alors la puissance de la vague, son orientation ainsi que l’extension maximale à l’intérieur des terres. La distance parcourue par les débris permet de déterminer par ailleurs la vitesse de la vague au moment de son arrivée sur la plage. Les outils en laboratoire complètent ainsi la modélisation du choc initial, suivant l’orientation des sismographes situés soit dans des stations d’observation météorologiques ou au siège du bureau à l’Université de Tōkyō. Les enquêteurs sur place observent également les ruines des maisons locales afin d’appréhender leurs points faibles et la manière dont la vague les ont emportés.

Le témoignage des rescapés prend une importance d’autant plus grande dans le cadre de l’après-tsunami que pour les secousses sismiques. Les sismologues s’appuient en effet sur les survivants car ce sont les uniques témoins de la catastrophe et l’une de leur source les plus fiables à l’absence de déformations de l’environnement. Les questions posées aux victimes tournent alors autour de l’heure et de la puissance de la secousse initiale, de l’arrivée de la vague, de la hauteur de celle-ci et enfin de l’état du ciel au moment de l’aléa. Les réponses permettent de brosser un premier tableau du désastre afin d’en tirer des leçons telles que le temps imparti entre la secousse et la vague ou la violence de celle-ci.

Le second point après la méthodologie d’investigation du BIRPS est la gestion de l’urgence, ou plutôt de son financement. Sachant que la loi sur le secours a été modifiée après-coup par le parlement à partir de décembre 1896, il s’agit essentiellement de décisions prises sur le terrain. Les mesures prises par les autorités centrales et locales pour lutter contre la désorganisation des infrastructures se caractérisent par un recours plus massif au transport maritime que pour des catastrophes terrestres, en raison de la difficulté d’accès de la côte du Sanriku par les méthodes de transport existants. Dans un second temps, l’attention s’est portée sur la restauration des voies de communication pour garantir un transport plus rapide des biens et des outils de secours. Ces mesures se sont concrétisées par le déblaiement des chemins et des routes principales et par un rétablissement des communications coupées, notamment dans le département d’Iwate[82]. Le département a été temporairement coupé du reste du pays dans les premières semaines qui ont suivi le tsunami. La réparation et le renforcement des digues côtières fut également important afin de sécuriser les routes ainsi déblayées[83]. Les compagnies de transport tierces se sont vues sommées de transporter le rapidement possible les biens consacrés au secours : « Dans le cas du transport des autres marchandises, les chemins de fer, les bateaux à vapeur et les autres sociétés de transport maritime et terrestre [ont] tous rédu[it] leurs tarifs et trait[é] les marchandises aussi rapidement que possible, de sorte qu'il n'y [ait] eu aucun retard, ce dont les victimes [sont] profondément reconnaissantes. Les biens reçus en don ont été indexés sur une feuille annexe ».[84]

Dans le cadre du problème posé par la salinisation des sols, le gouvernement central ne semble pas avoir proposé de solution à long terme mais a plutôt sur l’import plus important de riz et d’autres biens de première nécessité. L’objectif pour le gouvernement central était probablement de relancer au plus vite l’agriculture locale afin de les autonomiser sur le long terme du point de vue de la sécurité alimentaire. Les fonds d’aide en cas de catastrophe sont complémentaires avec les compensations d’outils afin de remplacer ce qui a été perdu ou endommagé : « Toutefois, selon les règles de gestion et de versement des réserves de ce département, la quantité de riz à cui[re] ne d[oit] pas dépass[er] sept jours après la catastrophe. Ce désastre [est] sans précédent dans l'histoire du Japon, et la dévastation [est] la plus grave dans les villages côtiers du comté de Motoyoshi (本吉), où de nombreuses personnes [ont] perd[u] leur nourriture, leurs vêtements et leur maison, et err[ent] dans les rues en pleur[ant]. Par conséquent, le gouverneur [a] établ[i] une loi de provision spéciale pour fourn[ir] toutes les denrées alimentaires sous forme de riz cuit, et également pour fourn[ir] le loyer des huttes et des équipements agricoles conformément aux limites de la loi sur les réserves, reconnaiss[ant] ainsi la nécessité de fournir des secours aux personnes touchées par la catastrophe. Le 22 juin, le conseil départemental [a] vot[é], avec l’accord du ministre compétent, la loi spéciale sur l’argent de l’aide en cas de famine. Dans le même temps, 40 700 yens [ont] été ajout[ées] au budget pour le revenu des réserves, dont 36 000 yens d[evraient] être subventionn[ées] par le fonds central de réserve, en nature selon la demande du ministre. Sur l’annexe [sont] affich[és] la loi spéciale sur l’approvisionnement et le budget allou[é] aux dépenses supplémentaires »[85] Rien ne semble être fait, par contre, pour lutter contre la salinisation des sols. L’hypothèse est probablement l’impossibilité avec les moyens de l’époque de restaurer la fertilité des sols à part de laisser le temps faire son œuvre.

À travers ce chapitre, nous avons pu voir comment les autorités centrales répondent à l’urgence de la catastrophe par plusieurs moyens : l’envoi d’argent, de vivres et de personnel ; la création d’un cadre légal permettant la réunion de fonds nécessaires au secours et son étude ultérieure ; de compensation des pertes financières et matérielles des communautés touchées. La spécificité du tsunami se traduit par la force destructrice de l’élément liquide ainsi que sa portée limitée. Les ajustements qui en découlent portent essentiellement sur une massification d’une méthode déjà auparavant utilisée lors de catastrophes sismiques précédentes telles que le séisme de 1891.