L’État de Meiji et le tsunami du Sanriku de 1896 - Partie 3/4
Published:: 2025-07-31
Author:: William Favre
Topics:: [Japan] [Disaster] [Humanitarian]
Chapitre 2: Les départements au cœur de la restauration
Après avoir observé le comportement du gouvernement central, l’enquête se focalise sur l’échelle départementale et les implications de la situation périphérique du littoral du Sanriku. Le chapitre se structure en trois temps. Le premier temps traite de la thématique de la marginalité à la fois d’une perspective géographique et événementielle. Le second démontre que le gouverneur et le département dont il a la charge gère l’essentiel de la prise en charge de la catastrophe. Enfin, nous allons voir comment les autorités départementales collaborent de près avec la Croix-Rouge japonaise, dont les unités se confrontent pour la première fois à un tsunami.
2.1 Un tsunami aux marges
Le tsunami du Sanriku est la première catastrophe se déroulant en périphérie durant l’ère Meiji, après la Restauration éponyme. Concrètement, que cela signifie-t-il ? Pour répondre à cette question, nous allons scinder la réponse en deux courts sous-sous-chapitres pour distinguer le volet géographique du volet événementiel de la situation du Sanriku au sein la vision étatique. Cela permet notamment d’approfondir la notion de périphérie et les implications qui en résultent. Cette donne influence de manière explicite la répartition de l’effort entre l’État central et départemental, justifiant la place de cette question dans le chapitre 2.
[1] Anonyme, « Nouvelles du département d’Aomori (Aomori-ken Kōbun 賴 森 縣 公 文) », in : Tōō Nippō, 07.7.1896, ID-1896070701.
[2] Carl Mosk, Japanese industrial history: technology, urbanization, and economic growth, Armonk, New York, M.E. Sharpe, 2001, 294 p., pp. 14-23.
[3] Penelope Francks, Rural economic development in Japan: from the nineteenth century to the Pacific War, London; New York, Routledge, 2006, 312 p, pp. 141-2.
Carte 1: Carte des chemins de fer généraux du Japon (Dai-Nihon tetsudō senro zenzu 大日本鉄道線路全図)[4]
[4] Matsui Shōgo (松井捷悟 ?- ?), Carte des chemins de fer généraux du Japon (Dai-Nihon tetsudō senro zenzu 大日本鉄道線路全図), 1892, Yo686-0047, Archives nationales du Japon.
2.1.1 Un isolement géographique
La situation périphérique du Sanriku se comprend dans toute son étendue en commençant par un crochet par le développement économique du Japon à l’ère Meiji. L’essentiel de ces changements se concentrent dans les territoires pratiquant une forme de prospérité économique par le passé ou possédant des infrastructures de transport suffisamment développées permettant un acheminement efficace des produits manufacturés vers les marchés extérieurs[1]. En tête de liste se trouvent les aires urbaines et portuaires de Tōkyō-Yokohama, Nagoya et Ōsaka-Kōbe. Suivent ensuite des aires secondaires mais aussi des zones urbaines secondaires, notamment des chefs-lieux de départements ou des régions rurales qui bénéficient d’un développement rural aussi favorisé par l’augmentation de la consommation urbaine[2]. Dans les zones rurales, qui sont ici étudiées, elles prennent l’aspect de l’arrivée du chemin de fer (de même que des aménagements du territoire que cela implique) et d’un rattachement à un réseau électrique plus ou moins important. Dans les maisonnées paysannes, cela se traduit par l’introduction d’une mécanisation des activités artisanales. Comme le souligne Penelope Franks[3], la production rurale dispose de nouveaux outils pour augmenter sa production, ainsi que les revenus qui en sont tirés.
[5] Ian Jared Miller, Julia Adeney Thomas et Brett L. Walker (eds.), Japan at nature’s edge: the environmental context of a global power, Honolulu, University of Hawaiʻi Press, 2013, 322 p., pp. 56-7.
[6] Département de Miyagi, Rapport d’enquête sur le Tsunami de Miyagi, Sendai, 1903, Bibliothèque Nationale de la Diète, 056838-000-0, p. 8.
[7] Coll., « Rapport sur le séisme-tsunami du Sanriku de l’époque Meiji de 1896 », in : Bousai, Département de l’intérieur, 2005, pp.33-4.
Figure 1: Photographie de Kamaishi après le tsunami du juin 15 1896, photographie par Nakajima Matsuchi (中島真土 1850-1915)[8].
[8] Voir source, consulté le 16.8.21.
Parmi les régions les moins favorisées se trouve celle du Sanriku, le littoral des trois départements d’Iwate, de Miyagi et d’Aomori. Cela s’explique notamment par une concentration des activités économiques dans l’arrière-pays ou plus méridionales dans des agglomérations comme Sendai (仙台), Morioka (盛岡) ou Hanamaki (花巻). Le fait que le Sanriku soit relativement excentré et sa topographie difficile rend son industrialisation moins intéressante que pour le reste du Japon. En effet, le relief de la chaîne côtière du Sanriku est particulièrement montagneux et se prolonge jusqu’au littoral, scindant en deux les départements de l’Est du Tōhoku. Nous pouvons nommer des massifs montagneux tels que les monts Kitakami et Ōu (Kitakami-sanchi 北上山地, Ōu-sanchi 奥羽山地). Pour cette raison, l’activité économique des villages côtiers se tourne alors essentiellement vers l’exploitation des ressources halieutiques au large, réputées pour être poissonneuses. Les ressources halieutiques sont génératrices de divers profits, notamment de la production d’engrais[5]. Nous pouvons également mentionner le fait que le Tōhoku, dont fait partie le Sanriku, constitue le grenier à riz du Kantō à la dépendance croissante avec l’urbanisation. Néanmoins, le chemin de fer relie déjà certaines villes du Sanriku intérieur lorsque frappe le tsunami de 1896 (Carte 4). Malheureusement, ces villages se voient pour la plupart exclus de cette connexion, le chemin de fer passant plus à l’intérieur des terres, à part pour le tronçon reliant la mine de fer de Kamaishi à son port[6]. Cette exclusion du réseau ferroviaire des villages côtiers doit surtout se comprendre comme le fruit de raisons pratiques. Les travaux d’aménagement sur ce terrain complexe seraient trop peu intéressants pour rendre la ligne rentable. Le rail représente une solution avantageuse pour le transport du produit fini au port. Les installations portuaires sont emportées par les deux vagues du 15 juin 1896, dévastant par la suite la majeure partie de la ville, cumulant 6000 victimes[7] (Fig. ci-dessous).
[9] Janet Hunter et Kota Ogasawara, « Price shocks in regional markets: Japan’s Great Kantō Earthquake of 1923 », The Economic History Review, novembre 2019, vol. 72, no 4, pp. 1335‑1362, p. 1338.
[10] Ibid, pp. 1345-7.
[11] Ibid, pp. 1360-1.
[12] P. Francks, Rural economic development in Japan, op. cit, pp. 3-5.
[13] Michele Mason, Dominant narratives of colonial Hokkaido and imperial Japan: envisioning the periphery and the modern nation-state, New York, Palgrave Macmillan, 2013, chapitre 1.
[14] Noémie Godefroy, « Noémi Godefroy, Autour de la question de l’île d’Ezo : évolution des rapports de domination septentrionale et des relations avec l’étranger au Japon, des origines au: Thèse de doctorat soutenue sous la direction de François Macé, INALCO, 2013, 679 + 115 p. », Cipango, 30 octobre 2013, no 20, par. 12.
Passons à présent à la question de l’impact économique du tsunami sur la région : les séismes et les tsunamis sont des sources de destructions et de dépenses importantes à plusieurs niveaux. Ils déstabilisent de manière variable l’économie de la région touchée selon plusieurs facteurs. D’un point de vue économique, cela s’incarne dans des choix faits par les locaux dans leur mode de vie, de subsistance[9]. Les travaux des deux historiens Janet Hunter et Ogasawara Kōta permettent de tirer des conclusions importantes sur la manière dont un tremblement de terre de grande ampleur impacte l’économie de la région frappée, intégrée à un marché national. Le principal bilan de l’article de Hunter et Ogasawara est de relativiser la capacité disruptive de séisme en montrant que la fluctuation du prix des biens courants est moins forte qu’escompté et que le retour à des prix stables est plus rapide que prévu[10]. La leçon à retenir est de la multiplicité des facteurs derrière la fluctuation des prix de biens de consommation[11]. L’étude du contexte économique d’un séisme ou d’un tsunami devient essentiel pour retracer les perturbations économiques dues à ces catastrophes.

Le cas du Sanriku présente le profil suivant : la région se focalise sur la pêche et le transport maritime. Ces décisions économiques sont le fruit d’une adaptation à l’environnement dans lequel vivent les communautés et au contexte socio-économique. Pour cette raison, les communautés ne peuvent pas véritablement s’appuyer sur l’agriculture pour subvenir complètement à leurs besoins et doivent diversifier leurs activités économiques ou s'exiler vers des territoires plus cléments[12]. Cependant, de telles activités économiques nécessitent différentes infrastructures et outils qui se révèlent être à la fois des ressources et des difficultés. Les pêcheurs de Sanriku sont frappés dans les fondements de leur mode de vie, les vagues ayant détruit les bateaux de pêche, les filets et les installations portuaires. De plus, les villages de pêche de la région qui s’établissaient au fond de baies formant des ports naturels (baies en rias) ont vu cet avantage se retourner contre eux.

Autrement dit, la région du Sanriku se trouve être dans une zone éloignée de la capitale et dont l’isolement se trouve renforcé par sa topographie accidentée et par le manque de perspectives économiques possibles, sauf à l’exception de Kamaishi grâce à sa proximité d’une mine de fer. Mais toutes les périphéries ne se valent pas et peuvent revêtir une importance variable. L’exemple le plus éloquent est le cas de Hokkaidō (北海道), où l’île est l’objet d’un plan de développement économique basé sur l’exploitation de ses ressources naturelles et agronomiques calqué sur l’exemple américain[13].

Bien qu’au point de vue de la distance, l’île se trouve encore plus loin que le Tōhoku et suscite pourtant plus d’attention de la part de l’État central que le Nord-Est de Honshū. Cela peut s’expliquer par l’importance stratégique de l’île en relation comme marge de l’empire proche de la Russie. Son importance stratégique à la frontière entre plusieurs sphères d’autorité a conduit par son contrôle direct par le Shogunat à la fin du XVIIIe siècle[14]. Il s’agit de l’accumulation de facteurs géographiques et l’emplacement moins que la distance qui sépare le centre de la périphérie qui compte véritablement dans l’examen du statut du Sanriku dans l’esprit des décideurs au moment du tsunami.
[15] Ramon Hawley Myers et al. (eds.), The Japanese colonial empire, 1895-1945, Princeton, N.J, Princeton University Press, 1984, 540 p., p. 10.
[16] N. Tamaki, Japanese banking, op. cit., pp. 78-81.
[17] Ramon Hawley Myers et al. (eds.), The Japanese colonial empire, 1895-1945, op. cit., 540 p., pp. 17-361.
[18] Michael J. Seth, A history of Korea: from antiquity to the present, Lanham, Md, Rowman & Littlefield, 2011, 573 p.
[19] Murao Osamu, “Recovery After Sanriku Tsunamis in 1896 and 1933, and Transition of Housing Location Before the 2011 Great East Japan Earthquake and Tsunami”, in Rajib Shaw (ed.), Tohoku recovery: challenges, potentials and future, Tokyo ; New York, Springer, 2015, 193 p., p. 97.
[20] Coll., « Rapport sur le séisme-tsunami du Sanriku de l’époque Meiji de 1896 », in : Bousai, Département de l’intérieur, 2005, pp. 50-51.
[21] Ibid., pp. 83-85.
[22] Anonyme, La grande joie de la région du Tōhoku (Tōhoku chihō no jōkō 東北地方の上幸), in : Iwate Kōhō, juin 1896, ID-1896061500, Tsunami digital Library,
「征清の役、目出度く我国の大勝利に帰して局を結びたる以来は世間の景気大に振起し事業の拡張、会社の増資続々起こり繁昌の春を迎えたれども戦争中軍費金の散じたるは重に関東地方に在り人馬の往来、旅宿の繁昌戦争のため潤いたるは東京以西にして東北地方はその恩沢の興かるを得ず随いて今日世間の繁昌も主として東京以西に在りて東北地方の人民は空しく之を羨み起業の計画も事業の繁栄もこの地方には稀にみるのみなりし。同じ日本国中にて在りながら均しく戦勝の余沢は■う能わず。これさえ気の毒千万なるにかてて加えて今度の大海嘯の変災、東北の罹災地方特に憐れむに堪えざるものありと時事に記せり。」
2.1.2 Loin des actualités de la métropole
Une fois le volet géographique exploré, il reste à explorer la dimension événementielle de la catastrophe du Sanriku. L’aspect géographique permet de comprendre partiellement la marginalité du Sanriku dans les préoccupations des décideurs, mais ce facteur est loin à lui seul de tout expliquer. Nous devons explorer le contexte plus large de l’actualité de 1896 pour comprendre pleinement pourquoi la métropole s’inquiète peu du sort du Sanriku lors du raz-de-marée.

L’origine de l’implication distante du gouvernement central dans le cadre du tsunami de 1896 trouve ses origines dans les suites de la guerre sino-japonaise. La guerre remportée par le Japon provoque le retrait de la Chine des Qing du jeu géopolitique coréen, le paiement d’une indemnité de guerre au Japon et l’acquisition d’un empire colonial suite à l’acquisition de Taïwan et des îles Pescadores[15]. La péninsule du Liaodong a dû être rétrocédée à la Chine suite à la Triple Intervention de la Russie, de la France et de l’Allemagne ; par crainte d’un trop grand déséquilibre dans les rivalités locales. La conséquence positive pour le Japon est l’influx de liquidité sous la forme de l’indemnité de guerre chinoise qui permet malgré tout d’alléger la pression fiscale sur les finances internes. La guerre et ses suites monopolisent à la fois l’attention du gouvernement et les flux monétaires vers d’autres destinations.[16]

La guerre a pour conséquence d’exacerber les tensions géopolitiques entre la Russie et le Japon autour de la question coréenne et mandchoue. La fin du XIXe voit en effet l’expansion russe en Extrême-Orient, avec pour principaux points de contentieux avec le Japon la ligne de chemin de fer de Mandchourie du Sud et la ville de Port-Arthur[17] situé sur la péninsule du Liaodong (connue sous le nom de Dairen 大連en japonais ).La Russie se retire toutefois légèrement de la question coréenne pour tenter d’instaurer un partage des zones d’influence avec le Japon, lui laissant la péninsule coréenne tandis que l’empire garderait la Mandchourie dans son giron. Le Japon refuse toutefois d’abandonner ses visées au-delà de la péninsule, préparant le terrain pour la guerre russo-japonaise de 1904-5. La fuite du roi Gojong (Kōshū 高宗 1858-1919) suite à l’assassinat de la reine Min (Meisei Kōgō 明成皇后) à l’ambassade de Russie dégrade encore les relations russo-japonaises en donnant symboliquement l’ascendant royal à la Russie.

En Corée, le roi Gojong est perçu par la population coréenne comme un ami des puissances impériales ayant contribué à l’écrasement d’une révolte paysanne et plus globalement du mouvement Donghak (東学). Il tente de moderniser son administration pour les réformes de « Gabo » en abolissant les caractéristiques les plus saillantes d’influence confucéenne de l’État coréen : l’abolition des ordres sociaux et des examens d’entrée dans l’administration publique[18]. Ceci jette les bases de la phase transitoire de l’empire de Corée, fondé en 1897, comme tentative de revitaliser la dynastie Chosŏn en plein déclin.

En bref, les yeux et l’attention du gouvernement central, en plus de la population sont tournés vers le continent et les outils lui permettant son projet impérial. De plus, le facteur financier est une circonstance aggravante : les finances publiques sont précaires à cause du coût de la guerre sino-japonaise de 1894-5[[19]. L’envoi des troupes sur plusieurs fronts à la fois pendant plusieurs mois est ruineux et la fin des hostilités n’en signe pas la fin des soubresauts politiques dans la région, sans compter le financement de la colonisation de Taïwan. Vue depuis la capitale, la nouvelle d’une catastrophe fait l’effet d’une épine dans le pied supplémentaire dans un contexte déjà assez compliqué[20]. Depuis le Sanriku, cette donne s’incarne en un départ de la force de travail régionale, à une pression fiscale accrue et enfin à une augmentation des besoins en différents produits autant halieutiques que miniers[21].

En conséquence, l’incurie n’est pas le mot adapté, car la restauration suite au tsunami a fait l’objet de plusieurs mouvements de financement, de campagnes de dons. Il semble que toutes ces mesures ne suffisent pas, loin s’en faut, de permettre un retour rapide des déplacés sur les lieux. Les dégâts sont trop importants pour pouvoir avoir de quoi financer la reconstruction. Greg Smits accentue que les journaux contemporains se plaignent des maigres allocations et aides financières fournies par Tōkyō, et qu’elles sont loin d’être suffisantes.

Cette situation est ressentie par les habitants du Sanriku comme une actualité éloignée et comme étant perdants dans cette situation, qui transparaît dans la presse après la catastrophe. Nous pouvons même voir poindre un sentiment d’injustice et de jalousie de la part de certains rédacteurs: « [Depuis] la grande victoire de [notre] pays dans la bataille contre les Qing, l'économie du pays [a] prospér[é]. L'expansion des activités et l'augmentation du capital de l'entreprise. Cependant, [pendant] la guerre, l'argent destin[é] aux dépenses militaires [a] été invest[i] surtout dans toute la région de Kantō en hommes et en chevaux. Seul ce qui est à l'ouest du Tōkyō [a] pu profit[er] des bénéfices de la guerre, alors que les gens de la région de Tōhoku regard[ent] avec envie les projets d’entreprise fleur[ir] ; tandis que la région n’en vo[it] guère. De même, on ne jou[it] pas équitablement des bénéfices de la victoire. En outre, la catastrophe du récent tsunami, en particulier dans les zones touchées de la région de Tōhoku, [a] été décrit[e] dans l'actualité comme insupportable »[22]. Cela semble être appuyé par le sentiment du journaliste que le tsunami a empiré la disparité des richesses entre les deux régions.

Ainsi se dessine le cadre dans lequel se déroule le tsunami du Sanriku, c’est-à-dire dans un contexte tendu au niveau diplomatique pour le Japon, dont les ressources se voient consacrées à l’industrialisation et au projet impérial en construction. Le facteur géographique aggrave encore la marginalité du Sanriku, situé dans un emplacement difficile d’accès sans intérêt stratégique urgent.
2.2 L’urgence gérée par l’État départemental
[23] Bureau du district de Nishi-Hei, Département d’Iwate Sud, op. cit., partie « Remarques » (Bikō 備考), 「一、教育義捐金第一回の分は、教育生徒等、各指定の通り給与せしも、第二回の分は町村教育費補助として寄付せしむ。 一、指定義捐金は南閉伊釜石町鰥寡孤独酒造業、薬師業の類に指定給与す。 この際、左の事項を領知し、伝染病を防ぎ、不測の災厄を招かざるよう篤く注意し、各自の健康を保持すべし。 明治二十九年六月十九日岩手県知事服部一三」.
[24] Gregory K Clancey, Earthquake Nation : the cultural politics of Japanese seismicity, 1868-1930, Berkeley, University of California Press, 2006, 331 p.
[25] Voir source, consulté 17.8.21.
[26] W.M. Tsutsui (ed.), A companion to Japanese history, op. cit., pp. 434-5.
2.2.1 Le gouverneur comme pivot
Dans ce chapitre, nous allons nous focaliser sur la gestion par les trois départements de la catastrophe du Sanriku, ainsi que leur rapport avec les étroites avec les acteurs extra-étatiques les plus importants dans les opérations de sauvetage sur place, la Croix-Rouge japonaise.

Dans ce premier sous-sous-chapitre, nous allons traiter en premier lieu de la figure du gouverneur, figure centrale dans la gouvernance de l’après-tsunami. Nous explorons également le lien qu’il entretient avec le gouvernement central.

Le gouverneur joue le rôle de pivot dans le dispositif de secours et de restauration sur le terrain car il situe au pivot des deux échelles sur lesquelles se joue la séquence événementielle de l’après-tsunami. Le gouverneur (chiji 知事) est en effet le poste le plus élevé au sein de l’administration régionale répond directement au ministre de l’Intérieur. De l’autre côté, la plus haute autorité à laquelle s’adresse les responsables de districts et les édiles se trouve également être le gouverneur.Le poste de gouverneur correspond donc à un croisement des deux flux descendant et ascendant entre la capitale et les terrains dévastés.

Ceux-ci sont accompagnés de plusieurs aides de bureaux et d’autres membres faisant parties de la chancellerie départementale, basée dans les chefs-lieux des trois départements touchés : Morioka (盛岡), Sendai (仙台) et Aomori (青森). Grâce à cette infrastructure bureaucratique, le gouverneur peut transmettre aux districts ses directives en tant que chef d’orchestre des opérations.

Une des preuves les plus fondamentales du statut de pivot du gouverneur entre les échelles nationale et locale passe par l’alerte au niveau central soit parvenu par l’intermédiaire des gouverneurs des deux départements d’Aomori et de Miyagi. Le contenu du télégramme reçu le 16 juin à 6 :00 ayant lancé le début de l’urgence est le suivant : « [Hier], à 20 h 30, un tremblement de terre et un tsunami se [sont] produi[ts] au port de Kuji (久慈), au sud du district de Kunohe (九戸郡). Nous av[ons] reç[u] des rapports indiqu[ant] que plus d'une centaine de maisons [ont] été emport[ées] et que de nombreuses personnes et animaux [ont] été tu[és] ou bless[és]. À Otsuchi (大槌), district Minami-Hei (南閉伊群), des centaines de maisons [on]t été emport[ées] et des dizaines de personnes se [sont] noy[ées]. »

En se déplaçant sur le terrain et pour l’intermédiaire du retour régulier de ces subordonnés, le gouverneur possède une vue d’ensemble des opérations, autant dans la gestion des opérations de sauvetage que dans la réhabilitation structurelle des réseaux vitaux au fonctionnement des districts côtiers. Un des moyens pour le gouverneur de communiquer avec une large partie de la population se fait par le biais de communiqués et d’ordonnances qu’il transmet aux districts ou aux villes ou par la presse, empruntant ainsi des canaux de communication bien connus. Voici un exemple du gouverneur d’Iwate de 1891 à 1898, Hattori Ichizō (服部一三 1851-1929) : « - Fai[re] des dons pour l'éducation des élèves, etc., pour la première part comme désign[é], et pour la deuxième part, fai[re] des dons pour aid[er] à pay[er] les frais d'éducation dans la ville ou le village.
- Les dons [sont] à fai[re] aux veuves et veufs de la ville de Kamaishi, et à vers[er] aux brasseurs et apothicaires de la ville.
À cette occasion, nous [vous] pri[ons] d'être attenti[fs] aux points suivants et de fai[re] très attention à la prévention des maladies contagieuses et des catastrophes inattendues, ainsi qu'à votre propre santé.

19 juin 1896 Hattori Ichizō, gouverneur de la préfecture d'Iwate »[23]. Hattori se positionne ici en autorité supérieure qui attend de ses administrés un comportement exemplaire dans un souci du bien commun.

Le rapport du gouverneur avec le gouvernement central est placé sous le signe de la délégation. L’État central délègue, pour les raisons qui ont été explorées dans le chapitre 2.1, aux départements la gestion d’une majeure partie des secours et de la restauration post-catastrophique. Bien que les départements doivent recourir à la puissance financière et militaire du gouvernement central, les gouverneurs semblent pouvoir gérer au niveau administratif le poids de la gouvernance de l’après-tsunami. En d’autres mots, la métropole où se situe l’État central laisse en grande autonomie la gestion de la périphérie par elle-même. Les raisons de cette autonomie sont multiples et prennent à la fois leur racine dans les circonstances propres à l’été 1896 mais aussi à d’autres plus profondes.

La relation qui se noue entre la périphérie et le centre et qui se renforce au cours de l’ère Meiji se retrouve ici affinée par la manière dont est gérée le tsunami du Sanriku. Le récit de l’émergence d’une gestion centralisée au niveau national du risque sismique, tel qu’il est avancé par Gregory Clancey[24], se voit nuancé par ce que nous observons sur le terrain de la restauration. Il y a bien un décalage entre la capitale et les rivages dévastés de la côte du Tōhoku. Nous pouvons majoritairement l’observer dans le développement de l’arsenal scientifique et légal du gouvernement central alors que les sources issues de l’échelon départemental de l’État mais aussi des acteurs extra-étatiques des départements prennent le gouverneur ou les dirigeants des districts comme repères.

Le décalage résulte d’une survivance datant de l’époque Edo où la supervision de l’après-catastrophe se révélait être avant tout locale et organisée au niveau du domaine seigneurial. Avec la réforme de 1871 et la fondation des départements, le cadre de conception politique a changé, l'échelle de réflexion ne semble pas s’être élargie aussi rapidement. L’échelle nationale, avec l’éruption du Mont Bandai en 1888 et le séisme de Nōbi en 1891, se superpose ainsi au dispositif d’aide engagé par les départements en 1896.

Le lien entre les deux échelles se voit également renforcé par l’identité du maillon nouveau du gouverneur, qui s’avère être un fonctionnaire de haut rang au mandat plus ou moins long. Par exemple, Hattori Ichizō est natif de Yamaguchi (Yamaguchi-ken 山口県), encore à l’époque sous l’étendard du domaine de Chōshū (Chōshū-han 長州藩)[25]. Il devient tour à tour gouverneur d’Iwate, d'Hiroshima, de Nagasaki, de Hyōgo avant de devenir membre de la Diète en 1903. Il est probable que les membres de l’administration centrale, issue des domaines de Chōshū, Satsuma (Satsuma-han 薩摩藩) et Tosa (Tosa-han 土佐藩), aient placé un des natifs de leurs fiefs pour s’en assurer la fidélité et pour éviter toute forme de corruption locale[26].

Maintenant que nous avons pu voir le rôle important occupé par le gouverneur et son entourage, qu’en est-il du district ? Tel est le sujet du sous-sous-chapitre suivant.
Figure 2: Photographie du secrétariat temporaire pour les victimes de Kamaishi[27].
2.2.2 En-dessous de l’échelle départementale
Les districts (gun 郡) constituent après le département l’arrondissement administratif de référence dans la conception de la gestion du tsunami. Bien que les villages (mura 村) et les villes (chō 町) constitue encore un arrondissement encore inférieur à celle du district, il semble que les districts semblent préférés pour conceptualiser la prise en charge de l’après-séisme. L’explication la plus simple derrière cette disposition est celle de l’ampleur du tsunami : la vague est suffisamment importante pour la considérer comme une catastrophe touchant des districts entiers et donc de traiter le secours sur cet échelon administratif. Les mesures ainsi prises affectent l’entièreté de la zone, alors que le niveau serait trop élevé pour traiter efficacement au niveau local les effets du tsunami. De plus, il s’agit d’une portion réduite des départements respectifs qui sont affectés par la catastrophe maritime. À chaque district s’attache également un centre de gestion des blessés et des survivants, dont les secrétaires ont des profils diversifiés (Fig. ci-dessous).
[28] Bureau du district de Nishi-Hei, Iwate-Sud, op. cit., partie « Prologue » (Reigen 例言), 「ただこの二つながらの事ども永々億万斯年の後までも、忘るること能わざるがため、この編を次する所以にして、編者の微意要なる所は、一はもって皇恩の洪大無辺なるはかの救済に盡瘁せられたる江湖義士仁人の美徳を表彰し、一はもって後の海嘯史を作為する者のために資することあり。 一、記事三県に渉らざる者、その探聞考索のあまねからざりしをもってなり。 この編は編者の自ら実地の踏査と目撃を了したる我が南閉伊郡二町村の事に止まるのみ。」
[29] URL : http://www.library.pref.iwate.jp/0311jisin/ijinden/07.html, consulté le 8.8.21.
[30] Informations tirées du site Voir site, consulté le 7.2.21 et du livre « L’homme qui a vu le tsunami » (Tsunami no mita otoko 津波の見た男) du musée de la ville d’Ōfunato.
Carte 2: Carte de villages touchés par le tsunami du Sanriku dans le district de Kessenuma[31]. Les parties inondées sont en jaune et les agglomérations en plus des routes en rouge.
[31] Source : Yamana Sōshin, Recherche surt les dégâts au littoral du département d’Iwate relatif au grand tsunami du Sanriku, op. cit., pp. 72; 74
Une preuve éloquente est celle du bureau du district de Nishi-Hei décidant de prendre en charge eux-mêmes la rédaction d’un récit d’enquête sur la destruction de leur district par le raz-de-marée et des agissements des édiles. Dans le prologue, le rédacteur s’explique:
« L'intention de l'éditeur e[st]
- De lou[er] les vertus des habitants du district qui [ont] tout donn[é] pour ven[ir] en aide aux victimes du tsunami,
- De contribu[er] à l'histoire future du tsunami,
- De donn[er] l’occasion à ceux qui n'[ont] pas visit[é] les trois préfectures n'[ont] pas pu l'explor[er] et d’en approfond[ir] [leur] connaissance. Cette édition port[e] uniquement sur les deux villes et villages du comté de Minami-Hei que moi, l'éditeur, [ai] personnellement visit[és] et dont il [a] été témoin
»[28].

La réalité des rédacteurs de rapports d’enquête amène à des conclusions étonnantes et nous oblige à nous intéresser aux sociétés locales. Il est certain que les contributeurs sont des membres de la bureaucratie départementale et non des membres de l’appareil central de l’État. Il s’agit de personnages issus des couches moyennes ou supérieures de la pyramide sociale régionale. Une origine sociale aisée permet d’avoir les moyens suffisants pour entrer dans une école supérieure, avant d’entrer dans l’appareil. Un personnage se démarque néanmoins pour avoir bénéficié d’une place plus conséquente dans le récit post-catastrophique : Yamana Sōshin (山奈宗真 1847-1909). Yamana est le fils d’un guerrier du domaine de Rikuzen et il entre dans le cursus des jeunes élites de l’époque Edo, de l’escrime aux disciplines plus académiques. Il s’insère dans le contexte social de notables locaux se muant en entrepreneur au début de l’ère Meiji. En 1896, Yamana souhaite constater les dégâts infligés aux agglomérations ainsi qu’aux installations industrielles de la région, y compris à ses propres manufactures[29]. Après avoir obtenu un poste d’enquêteur auprès de la préfecture d’Iwate, il inspecte minutieusement la côte et consigne avec précision les dégâts humains et matériels infligés par le tsunami. Après plusieurs années son enquête résulte en 1903, « Recherches prises du grand tsunami sur le littoral du département d’Iwate » (Iwate-ken engan ōtsunami shirabe-sho 岩手県沿岸大海嘯取調書)[30], source précieuse pour les historiens du sujet (Carte ci-dessous).
[32] Département de Miyagi, Rapport d’enquête sur le tsunami du département de Miyagi, op. cit., Chapitre 3.2 : les unités et les postes avancés temporaire contre le tsunami (tsunami rinjibu oyobi shucchōjo 海嘯臨時部及出張所).
[33] Idem.
[34] Conrad D. Totman, Japan: an environmental history, New paperback edition., London New York, I.B. Tauris, 2016, 364 p., pp. 684-689.
Au niveau des districts, les détenteurs du monopole de la violence légale font partie d’un des groupes sur lesquels repose le gouvernement central et départemental lors de l’après-séisme. Les autres participants sont majoritairement des civils volontaires. Parmi les volontaires, nous pouvons citer des membres de la Croix-Rouge japonaise, des associations d’anciens conscrits, des associations de jeunesse[32]. Un trait flagrant dans les deux cas est que le rôle important détient l’autorité légale. Citons le cas du chef de la station de police de la ville de Kamaishi, Yamaguchi Zengorō (山口良五郎), qui se révèle être un coordinateur, un organisateur après la catastrophe dans la mise en place d’un plan de secours à partir du 16 juin et durant le mois de juillet. Durant cet intermède, des figures comme cet agent de police paraissent se distinguer par la preuve d’un certain leadership. Il est quelque peu difficile de différencier la réalité de la propagande, où le sang-froid du personnage a probablement été exagéré. Le statut de repère semble d’autant plus important que le bouleversement représenté par l’anéantissement d’un village mène à une perte des repères sociaux et spatiaux[33]. La destruction physique d’un lieu et le décès d’une part de la population par un aléa violent provoque la désorganisation des sociétés touchées et le basculement vers une crise socio-environnementale. Il s’agit de l’ensemble des éléments structurant au sein de la vie sociale d’une communauté ayant été emportés ou abolis par un séisme ou par un raz-de-marée. À cela s’ajoute l’ambiance de panique et de désorientation générale qui entoure ce genre d’évènement exceptionnel. Outre les forces de l’ordre, la population civile s’organise en collaboration avec la police pour partir à la recherche de survivants dans les décombres après le retrait de la vague[34].

En ce qui concerne les deux autres groupes, les anciens conscrits et les groupes de jeunesse, ils semblent jouer un rôle de second plan dans la mesure où ceux-ci occupent des postes d’assistance. L’impression générale qui s’en dégage est que ces deux groupements servent par ailleurs de réservoirs de bras supplémentaires dans la logistique. Le groupe auquel s’affilie le ou la volontaire semble s’expliquer par des raisons personnelles héritées de leur parcours. L’origine géographique des secouristes, des policiers et autres volontaires sur le terrain, mis à part pour l’armée, est marquée par une proximité géographique.
2.3 La collaboration entre les départements et la Croix-Rouge japonaise
L’objectif de ce sous-chapitre est d’observer les relations entretenues par le pouvoir départemental et l’acteur extra-étatique qu’est la Croix-Rouge japonaise. Leur collaboration est étroite, mais il est question d’en préciser la nature et surtout sur quels aspects. La seconde interrogation est de déterminer l’implication de terrain derrière la première grande catastrophe maritime pour les méthodes de sauvetage de la Croix-Rouge japonaise.
[35] Ariga Nagao, La Croix-Rouge en Extrême-Orient, op. cit., p. 24.
[36] abréviation pour le Comité international de la Croix-Rouge
[37] Ibid, p. 26.
[38] Idem, Chapitre 9, partie 1 et chapitre 16, partie 5.
[39] Idem, p. 15.
[40] Idem, p. 15.
[41] Idem, p. 22 : « [Cette] relation étroite qui exist[e] entre le devoir des sujets envers [leurs] Souverains et le but de la Croix-Rouge facilit[e] énormément l’œuvre de la propagande ».
[42] Ariga Nagao, La Croix-Rouge en Extrême-Orient, op. cit., pp. 22-3.
[43] Ibid, pp. 167-68.
[44] Croix-Rouge Japonaise, Histoire de la Croix-Rouge Japonaise, tome 3, op. cit., pp. 1636-7.
[45] Département de Miyagi, op. cit., partie 4 : « Les méthodes de gestion des hôpitaux temporaires et des dispensaires » (Rinji byōin oyobi kyūgojo no yakukii ni sono hōhō 臨時病院及び救護所の設置并に其方法), cf. Annexes pour la citation complète.
[46] Ariga Nagao, La Croix-Rouge en Extrême-Orient, op. cit., p. 25.
[47] Cf. Chapitre 1.2.1.
[48] Croix-Rouge Japonaise, section de Miyagi, Chronique du sauvetage de tsunami du département de Miyagi, op.cit, p. 34.
[49] Anonyme, Sans titre, in: Iwate Kōhō, Iwate Nippō kaisha, 20 juin 1896, ID1896062001, Tsunami digital Library, 「海嘯後における疾病は土地家屋飲料水等より発生するものなるは水の退くやまず第一に家屋を洗浄して大気の流通を謀りこれを乾燥せしむべし。次て街路庭園等に存在せる種々動性の廃棄物を取り集めこれを屋傍その他において焼棄し土地の清潔を保つと同時に居宅住地の乾燥を力むべし。而して汚泥塵芥等の如きは遠くこれを安全の地に棄てる歎若しくは海中に投する等のおよそ伝染病毒を醸成しまたはその媒介となるべきの害因は速やかにこれを除却するに尽力すべし。」
2.3.1 Entre collaboration et délégation
La relation entre la Croix-Rouge japonaise et les gouvernements départementaux se définit par l’imbrication double sur le terrain : la collaboration et la délégation. Il semble y avoir un bénéfice mutuel pour les deux entités de travailler ensemble car nous remarquons une complémentarité dans les compétences propres de chaque institution. La Croix-Rouge possède l’expertise médicale, le matériel médical et le réseau national qui permet de prendre en charge l’aspect sanitaire et humanitaire de la catastrophe. Quant aux départements, ses atouts passent par l’importance de ses moyens à disposition au niveau politique, humain et économique et la responsabilité des infrastructures.

La délégation découle directement de cette spécialisation des deux acteurs dans un domaine propre. Le sens de laquelle elle s’est faite de l’État vers la Croix-Rouge, car les gouvernements régionaux ont pu se délester d’une partie de la gestion de l’après-tsunami en confiant l’aspect médical à une entité extérieure afin de se focaliser sur les autres aspects de la prise en charge. Le fait de choisir la Croix-Rouge japonaise comme interlocuteur privilégié, au milieu d’une constellation d’associations d'aide, provient également de la connexion des unités locales de la CRJ à un réseau potentiel plus large que les autres organismes de secours.

Parcourons rapidement l’historique de la Croix-Rouge au Japon. Fondée par Henri Dunant (1828-1910) en 1863, la Croix-Rouge s’exporte rapidement avec la multiplication des mouvements nationaux, dont le Comité International se situe à Genève. La section japonaise naît en 1877 sous le nom de d’Hakuaisha (博愛社) à l’initiative de Sanō Tsunetani (佐野常谷 1822-1902) après le début de l’insurrection de la préfecture de Kagoshima (Kagoshima-ken 鹿児島県)[35]. Avant l’adhésion du Japon à la Convention de Genève en juin 1886, l’association n’est pas affiliée dans un premier temps au mouvement de la Croix-Rouge. Par la suite, le fondateur décide d’adhérer au mouvement comme unité nationale et son admission est confirmée par le CICR[36] (abréviation pour le Comité international de la Croix-Rouge) en 1887[37].

La section japonaise fonctionne sur les mêmes bases que les autres sections de la Croix-Rouge en portant secours aux victimes civiles et militaires des conflits. En temps de paix, les sections locales portent secours aux victimes de catastrophes naturelles ou humaines. La Croix-Rouge au Japon est mise à contribution à de nombreuses reprises entre 1887 et 1945. À cet égard, l’année 1896 est une année particulièrement dense par l’Etat-nation japonais encore relativement jeune. Les suites de la guerre sino-japonaise et le tsunami du Sanriku se superposent dans le cadre de l’engagement 1896[38]. La situation oblige la Croix-Rouge à répartir ses efforts sur plusieurs fronts. Comme seconde interconnexion entre les deux engagements, la nuit du 15 juin 1896, les populations du littoral célébraient le retour des soldats du continent, leur grande exposition alourdissant le bilan humain.

Une caractéristique qui distingue la Croix-Rouge japonaise des autres unités nationales du mouvement international passe par une proximité accrue avec le pouvoir impérial et à ce qui est nommé par Ariga Nagao (有賀長雄 1860-1921) la « Dette à la patrie et de secours aux soldats (heijutsu kokuhō 兵恤国報) »[39]. Ce paradoxe provient de l’origine de l’association, dont le nom se traduit en français par « la société à l’amour universel », alors que le mouvement international met en avant un projet transnational et humaniste. La section japonaise se distingue également par son parcours : durant son histoire d’avant-guerre, la section japonaise a connu l’une des augmentations la plus rapide de ses sociétaires et comptait en 1900 le plus haut ratio de membres au monde, avec 600'000 sociétaires sur 45 millions d’habitants[40]. Deuxièmement, l’impératrice Shōken (Shōken Nōgō 昭憲皇后1849-1914), est faite présidente honoraire et mécène de l’organisation et en promulguant l’instruction féminine à la formation d’infirmière. La Croix-Rouge japonaise se voit nimbée du prestige lié à l’aura impériale, en plus de toute la symbolique nationaliste[41].

En fait, les liens entretenus par l’institution et l’appareil d’État commencent dès sa création car son fondateur est un membre du kazoku, c’est-à-dire de la nouvelle aristocratie de cour[42]. Cette interconnexion entre les sphères publique et non-gouvernementale se retrouve sur le terrain lorsque des membres d’institutions militaires et universitaires opèrent sous l’égide de la Croix-Rouge. La principale explication reste celle des effectifs. La CRJ possède des effectifs mobilisables insuffisants à un moment T par une catastrophe d’ampleur inconnue avant qu’elle n’advienne. Les fonds mobilisés pour financer les engagements en cas de catastrophes naturelles sont à part et sont principalement ad hoc[43]. Le ratio patient-soignant est d’environ d’un pour dix. Dans le cas du déploiement de 1896, le nombre total de soignés étaient de 4958 blessés pour 419 soignants. Parmi les soignants, les médecins sont 202, soit quasiment la moitié du personnel sur place, indépendamment de leur incorporation[44].

Les conclusions que nous pouvons tirer sont doubles : un entrelacement des différentes filières avec une vocation médicale commune au niveau du terrain, et une spécialisation des différentes tâches entre le personnel administratif, les volontaires, les infirmiers et les médecins dans le déploiement. Même si nous pouvons constater une correspondance des différents membres du personnel médical avec différentes sphères, celles-ci sont rendues poreuses par la gravité de la situation et par des impératifs budgétaires. Les gouvernements départementaux fournissent un support logistique sous la forme d’aides économique et matérielle aux particuliers, tandis que les forces armées et les services de transports comme les compagnies de chemin de fer s’occupent à la fois d’acheminer le matériel nécessaire à l’effort global.

Les membres de la CRJ, quant à eux, s’organisent en bout de chaîne opératoire où le ou la blessée est extraite des décombres avant d’être transportée et prise en charge par le personnel hospitalier. Avec les agents de l’État au niveau du district, nous avons une image plus claire de la chaîne de sauvetage partant des décombres à l’hôpital de campagne. Le maillage des hôpitaux de campagne se voit utilisé par tous les protagonistes impliqués dans le secours même si la Croix-Rouge a la primauté de la gestion hospitalière.

Dans la vision des départements telle que décrite dans les rapports d’enquête, les unités de la Croix-Rouge sont considérées comme un groupe parmi ceux qui sont présents dans le secours aux blessés et dans le processus de soin. En voici un exemple de Miyagi : « Dès que la nouvelle du raz-de-marée nous [est] parven[ue], l'aide aux blessés n'[a] pas [pu] être retard[ée], même d'une journée, et de nombreuses personnes, dont la branche de Miyagi de la Société de la Croix-Rouge japonaise, la deuxième division de la deuxième école supérieure et d'autres organisations, ainsi que des médecins bénévoles, [ont] été envoy[ées] dans les zones touch[ées] pour port[er] secours. […] Les secouristes [ont] été envoy[és] dans les zones touchées à part[ir] du 17 juin et se compos[aient] de trente-huit médecins, huit dispensateurs, trois commis et dix-sept infirmières de la branche Miyagi de la Société de la Croix-Rouge japonaise, soit soixante-six personnes au total, huit médecins militaires, deux infirmières en chef et vingt infirmières de la deuxième division, soit trente personnes au total, un enseignant et trente-six étudiants de la deuxième école secondaire de médecine, soit trente-sept personnes au total, et cent trente-trois autres volontaires »[45]. De plus, le gouverneur est un personnage important de l’engagement des sections locales en les convaincant de fusionner les organes administratifs civils à celles des sections locales[46]. Les relais départementaux sont avant tout en dialogue avec les postes administratifs de campagnes qui transmettent les décisions prises en amont aux unités déployées dans les aires touchées.

De plus, il s’avère essentiel de traiter des patients qui sont la raison d’être de la Croix-Rouge nippone. Il est intéressant de noter que les différentes pathologies dont souffrent les patients en arrivant dans les hôpitaux de campagne, dépendent de la gravité et du contexte géographique, comme évoqué plus haut[47]. Certains cas sont envoyés vers une mort inéluctable dans les hôpitaux locaux, lorsque les médecins se rendent compte qu’ils ne peuvent plus rien faire[48]. Le protocole qui suit les dégâts structurels provoqués par un tsunami provoquent des réactions et des craintes différentes de la part des autorités sanitaires quant à la qualité de l’air pouvant provoquer d’autres pathologies[49] : « La première chose à fai[re] après un raz-de-marée e[st] de nettoy[er] la maison. Après l'évacuation de l'eau, la première chose à faire e[st] de lav[er] les maisons pour permett[re] à l'air de circul[er] et de les séch[er]. L'étape suivante consist[e] à collect[er] les différents types de débris dans les rues et les jardins. Ceux-ci doiv[ent] êt[re] brûl[és] sur le côté de la maison ou ailleurs pour gard[er] la terre propre et sèche. Cela contribu[era] à mainten[ir] la terre propre et, en même temps, à asséch[er] les zones résidentielles. Les boues, les poussières, etc., doiv[ent] être dévers[ées]au loin dans un endroit sûr, ou jet[ées] à la mer, de manière à ne pas fai[re] prolifér[er] ou à transmett[re] des maladies contagieuses et des poisons ».

La Croix-Rouge tente de restaurer le plus rapidement possible les infrastructures de soin ayant été détruites par le tsunami, de suppléer aux solidarités locales en mettant à disposition une grande quantité de nourriture et de biens de premiers secours issus de dons faits à l’organisation et de soigner les patients recueillis par les différentes unités de secours. En un temps d’engagement relativement court de trois mois (du 17 juin au 18 septembre 1896), la Croix-Rouge arrive à soigner la majorité des blessés du tsunami. Bien que la CRJ se charge de l’aspect médical et sanitaire de la catastrophe, elle a toutefois besoin des fonds et du personnel supplémentaire fourni par les gouvernements départementaux, tandis que les seconds se reposent sur l’expertise médicale de la société humanitaire.

Autrement dit, au lieu de compliquer la tâche de l’aide gouvernementale, il semble que ces sociétés facilitent la gestion médicale de l’urgence, à qui les autorités délèguent la responsabilité. À voir de plus près, la CRJ fait office de trait d’union entre les terres les plus dégradées avec un réseau plus large de biens à l’échelle nationale, voire globale vis-à-vis de la Croix-Rouge internationale. Grâce à un tel réseau, la Croix-Rouge permet de relier l’échelle locale à l’échelle nationale pour le sauvetage. Par conséquent, cela permet pour les rescapés de bénéficier d’une sphère de ressources plus large pour se redresser à un rythme accéléré. La résilience locale s’en voit dopée temporairement et permet d’atténuer les effets de la rupture socio-environnementale. Au dos de la pièce, l’implication de la CRJ dans les processus de restauration repose sur un nombre de facteurs plus grand, proportionnellement à l’ampleur de l’aire de l’aide mobilisable. La vitesse du déploiement dépend également des réseaux de transports plus vulnérables aux secousses (chenal, route).
[50] Ariga Nagao, La Croix-Rouge en Extrême-Orient, op. cit., pp. 116-7.
[51] Croix-Rouge Japonaise, section de Miyagi, Chronique du sauvetage de tsunami du département de Miyagi, op.cit, pp. 4-5.
[52] Ariga Nagao, op. cit., pp. 167-8.
Figure 3: Hôpital temporaire construit en paille de riz et bambou[53]
[53] Ariga, Nagao, La Croix-Rouge en Extrême-Orient, exposé de l’organisation et du fonctionnement de la Société de la Croix-Rouge du Japon, op. cit., p. 124.
2.3.2 Le premier tsunami de la Croix-Rouge
Nous pouvons à présent nous pencher sur l’engagement pour les catastrophes maritimes de 1896. L’aspect inédit de la mobilisation pour le tsunami de 1896 est qu’il s’agit de la première catastrophe marine de grande ampleur que la Croix-Rouge japonaise a eu à surmonter. La différence avec les engagements précédents pour cause de catastrophe naturelle se situe autant au niveau quantitatif que qualitatif. Les méthodes et les protocoles développés dans le cadre des catastrophes de 1888 et de 1891 n’ont pas radicalement changé avec le raz-de-marée.

Le plus frappant au niveau structurel est l’organisation et la mobilisation de plusieurs unités conduites sur place par différents moyens de transport. Une unité (han 班) est constituée d’une dizaine de personnes et qui comprend des médecins, des infirmières et du personnel administratif[50]. Après le déploiement des différentes unités depuis la centrale départementale, l’arrivée sur le terrain dévastée est sans doute l’une des étapes les plus difficiles car les équipes dépêchées sur place ont rencontré des difficultés importantes. Lors du tsunami de 1896, les routes départementales et des districts ont été soit fissurées, soit rendues impraticables et couvertes de débris pour atteindre des villages côtiers mal reliés entre eux. Le choix le plus logique qui s’est offert aux membres du CRJ a été de prendre la voie maritime une avec l’aide des pêcheurs partis en mer avant le séisme[51].

Le mode opératoire des engagements de terrain de la CRJ s’en trouve ainsi changé autant sur le plan quantitatif que qualitatif. En effet, le grand nombre de membres permet d’avoir des fonds propres conséquents à côté des dons de différentes origines et d’avoir une réserve de volontaires pouvant intervenir de concert avec un personnel permanent sur les lieux de combat ou de sinistres. Dans le cas des catastrophes naturelles, autrement dit d’engagements en temps de paix, la CRJ mène des opérations plus rapides pour le déploiement de son personnel important. Le hic de cette manne humaine est le travail logistique plus important demandé et le temps de déploiement qui s’en retrouve plus important mais moins long que l’étranger[52]. Il semble qu’il y ait aussi une durée incompressible entre la catastrophe et l’arrivée des premières unités de la CRJ comprise entre deux et trois jours, similaire à celle de l’engagement étatique.
Figure 4: Photographie de l’intérieur d’un hôpital de campagne lors du tremblement de terre de Shōnai (Shōnai jishin 庄内地震), 1894[54].
[54] Ariga, Nagao, op. cit., p. 119.
Une fois arrivées sur les lieux, les unités de soin préparent plusieurs postes destinées à recueillir les blessés (Fig.3). Les emplacements dans lesquels s’établissent les unités de secours de la CRJ dépendent de l’état dans lequel les équipes médicales trouvent l’aire dévastée. Le type d’espace privilégié respecte trois critères:
1) un espace clos protège les patients des intempéries
2) un espace vaste permet d’accueillir plus de patients
3) l’écartement entre les lits ralentit la propagation d’éventuelles maladies au sein d’un même dortoir (Fig.4).
[55] Croix-Rouge Japonaise, section de Miyagi, op.cit, pp. 9-12.
[56] Notamment pour le cas d’agglomérations comme Kesenuma, Sendai, Miyazu et Maizuru.
[57] Sachiko (幸子) Hosogoe (細越), « Relation of Meiji Sanriku Massive Tsunami and Nurse Training of the Japanese Red Cross [in Japanese] », Japanese Red Cross Nursing Science 日赤看会誌, 2014, Vol. 14, No.1, pp. 41‑49, p. 49.
[58] Ibid, pp. 77-9. Les cartes présentent la manière dont les hôpitaux temporaires sont répartis sur le territoire afin de mieux prendre en charge les patients.
Carte 3: Carte des hôpitaux de campagne après le tsunami de 1896 dans le département de Miyagi, essentiellement concentrés sur la côte[59].
[59] CRJ, section de Miyagi, op. cit., p. 78.
Le second facteur important est l’accès à l’eau potable, car elle est importante pour l’entretien des espaces de soin de même que pour l’hygiène des patients, en plus de leur consommation personnelle. Dans le cas de 1896, le sauvetage a choisi pour lieu de prédilection des temples locaux ou des bâtiments administratifs ou des hôpitaux locaux[55]. Dans le cas échéant, les organisations peuvent décider de construire des campements temporaires. Le placement de ce campement suit les mêmes préoccupations que pour un espace moins sévèrement touché pour l’espace et l’eau potable. Dans un second temps, les patients sont transférés dans des baraquements temporaires. Dans le meilleur des cas, il existe également la possibilité qu’un hôpital privé ou de la Croix-Rouge existe[56]. Dans le cas d’Iwate, il n’y avait que onze hôpitaux en tout pour prendre en charge les patients, provoquant une pénurie de lieux de soin[57].

De taille et d’importance variable selon le nombre de patients potentiels et sur la situation géo-administrative de l’établissement touché, les hôpitaux temporaires forment de fait un maillage quadrillant l’aire dévastée (Carte 6)[58]. De plus, les principaux hôpitaux sont également ceux qui durent le plus longtemps, car les premiers dispensaires temporaires ouverts ferment après une durée de service relativement courte. Les hôpitaux de campagne principaux restent en service près de deux mois après le début de la prise en charge, pour les cas de blessures lourdes puissent être soignés à domicile alors que les cas les plus graves sont alors envoyés dans les hôpitaux permanents du secteur.
[60] Idem, p. 21.
[61] Aya Takahashi, The development of the Japanese nursing profession: adopting and adapting Western influences, London ; New York, RoutledgeCurzon, 2004, 209 p., pp. 70-1.
Figure 5: Secouristes pansant les blessures d’un rescapé du tsunami à Kamaishi[62]. Photographie de Nakajima Matsuchi.
[62] Wikipédia commons,Voir source, consulté le 18.8.21.
Prenons l’exemple de Miyagi, le département comptait trente-et-un hôpitaux, dont les principaux étaient placés à Kesennuma (気仙沼), Shizugawa (志津川) et Koizumi (小泉). La plupart des sites sont ouverts entre le 17 juin et le 18 juin. Le nombre de sites passe ensuite à treize sites dans son ensemble dès le 1er juillet. Cette restructuration a pour but principal de concentrer les forces aux endroits les plus touchés et d’apporter le strict nécessaire en termes de soin. Par la suite, le nombre descend derechef de treize aux trois sites le 13 juillet. La fermeture des derniers sites se fait le 31 juillet, dont les trente-quatre derniers patients sont envoyés dans les hôpitaux environnants, à Sendai (仙台) et Morioka par exemple[60]. Les hôpitaux temporaires sont donc pensés comme des lieux supplétifs pour désengorger les hôpitaux principaux. Il s’agit principalement d’une observation fondée sur le déroulement des secours dans le département de Miyagi, le second plus touché après Iwate, devant Aomori ou Hokkaidō (北海道). Cependant, cette durée change selon les départements. Les documents qui nous renseignent sur la chronologie du sauvetage sont « La chronique du sauvetage lors du tsunami par la section de Miyagi de la Croix-Rouge japonaise » (Nihon Sekijūjisha Miyagi shibu tsunami kyūgokiji 日本赤十字社宮城支部海嘯救護記事) et « L’histoire de la Croix-Rouge japonaise » (Nihon Sekijūjisha-shi 日本赤十字社史). L’histoire de la Croix-Rouge japonaise narre brièvement à l’intervention de la CRJ dans les trois départements et détaille que deux des trois départements ont effectivement vu se fermer les différents hôpitaux de campagnes le 31 juillet 1896. Le département d’Iwate a hébergé sur son territoire des infrastructures médicales jusqu’au 18 septembre.

Les dynamiques internes aux hôpitaux temporaires de la CRJ ne changent guère de l’organisation du reste des entités présentes dans l’après-tsunami, s’opérant par un système hiérarchisé selon les échelons administratifs. Les directives partent depuis le siège central au siège régional passant par Morioka, avec un jeu d’aller-retour décisionnel entre les deux pôles. Au sein de ces unités, les principaux dirigeants sont de fait les docteurs, qui possèdent la majorité des connaissances médicales, veillant à la bonne application des directives médicales décidées par lui ou plus haut. L’infirmière en chef vient ensuite, la principale interlocutrice des infirmières auprès du médecin en chef. Les infirmières, situées au bas de la pyramide médicale, pourraient s’apparenter à un soldat en prenant en charge la majorité des soins médicaux et du contact avec les patients (Figure ci-dessous)[61].
[63] Croix-Rouge Japonaise, section de Miyagi, Chronique du sauvetage de tsunami du département de Miyagi, op.cit, pp. 7-8.
[64]Ibid., pp. 8-9
[65]Département d’Iwate, Abrégé du secrétaire de sauvetage du tsunami au Rikuchū (Rikuchū kaishō kyūjo jimu ryakki陸中海嘯救助事務略記), 01.9.1896, Département d’Iwate, ID-26, Tsunami digital Library, partie « Du côté de Miyako » (Miyako hōmen 宮古方面).
[66]Ibid., p. 136.
[67] Section de Miyagi, Croix-Rouge japonaise, op. cit., p. 40.
Pendant les engagements, elles ont pour devoir d’apporter la plus grande attention aux besoins des patients et à veiller aux bonnes conditions d’hospitalisation et des hygiènes des patients (aération et chauffage de la pièce principale et nettoyage plus ou moins régulier des patients). Elles ont également pour devoir de transmettre les demandes des patients à la direction de l’hôpital de campagne. Les infirmières peuvent prendre certaines décisions médicales appliquées lors des consultations, avec l’accord du docteur. De par leur présence quotidienne au service de 6:00 à 18:00, elles deviennent les yeux et les oreilles des instances médicales[63].

Les médecins semblent être quasiment à égalité par rapport aux infirmières en termes numériques et de présence dans les hôpitaux de campagne[64]. À la lecture des sources, les médecins semblent présents sur plusieurs plans à la fois : un circuit par où les médecins transitent entre plusieurs emplacements selon leurs agendas personnels. Les sites sinistrés sont centraux car les médecins prodiguent les premiers secours lors du sauvetage et du transport du patient et encadrent les habitants, se réunir dans les postes avancés pour discuter de la suite des opérations avec leurs pairs[65]. Une autre destination probable est vers le pôle administratif où les médecins font état des dépenses de leurs hôpitaux respectifs pour le ravitaillement du matériel médical et des aliments nécessaires. Autre figure centrale, le secrétaire ou l’employé administratif (jimuin ou kanriin 事務員, 管理員) s’occupe la gestion logistique, allant du ravitaillement à la communication avec les autres hôpitaux de campagnes en passant par la comptabilité. Ces deux personnages jouent également par la circulation et leur fonction des figures qui lient entre elles les échelles locales et départementales, telle que pourraient le faire leurs homologues étatiques que sont les chefs de districts et de la police locale.

Pour ce qui concerne le volet financier, le sauvetage et l’aide fonctionnent grâce aux fonds propres de l’association et les dons privés ou publics. Les fonds propres proviennent des cotisations annuelles des sociétaires de la CRJ, mais aussi de transfert de fonds de l’organisme central à la branche régionale, surtout en cas de catastrophe majeure d’ampleur nationale. Les autorités locales participent à l’effort du financement des secours[66]. Le CICR ne semble pas avoir versé de dons envers la branche japonaise. Les fonds propres peuvent provenir de subventions gouvernementales versées à titre régulier ou à titre exceptionnel. Les dons sont principalement faits à titre privé, même s’ils peuvent être versés par deux entités publiques. Au total, le coût de l’engagement est équivalent pour une calamité trois fois plus meurtrières. Rappelons que le désastre de Nōbi a généré 7'273 morts et en blessés 17'175 pour un coût total de 15 millions de yens contre l’engagement de 1896 ayant fait 22'066 morts pour 4'398 blessés et qui a coûté 13'258’114 yens à la Croix-Rouge avec un reste de 3'880 yens, 10 sen (銭) et 3 rin (厘) et une perte de 3'797'908 yens, pour le seul département de Miyagi[67]. Le poste de dépense le plus important a été la somme allouée au budget d’un total de 8'528'011 yens (Tableau ci-dessous).
Tableau 1: Tableau des dépenses du secours à Miyagi pour le tsunami de 1896.
Tableau des dépenses du secours à Miyagi pour le tsunami de 1896

Poste de dépense Prix (yen) Détail
Prise en charge des patients
Médicaments 1'291'563 Frais de médicaments
Matériel d'hygiène 911'695 Instruments médicaux divers (réparation des outils, sacoches chirurgicales, thermomètres, tendeurs, etc.)
Vêtements des patients 910'025 Kimono non liniés, jonc, nouveaux oreillers et ceintures en cuir, couvertures, frais de blanchisserie
Sédatifs, calmants 116'112 Confort aux patients
Transferts inter-hospitalier 30'000 Locations de porteurs pour le transfert
Patients divers 29'370 Savon pour les mains, sandales, etc.
Petit total 3'288'765
Exécution des secours
Préparation des salaires 3'425'540 Salaires: 706.20 yen, récompenses: 2139.5 yen, salaires des employés: 580.29 yen
Trajets 799'063 Frais des allers-retours des secours, Frais réels
Emplois divers 209'790 Location des gardiens et des porteurs
Vêtements des secouristes 143'579 Habits des infirmières
Convois de la correspondance 264'719 Correspondances: 180 yen, Transport: 84.71 yen et 9 ri
Maintenance 21'260 Réparation des hôpitaux temporaires
Secours divers 375'295 Frais de consommation des hôpitaux temporaires, locations de maison
Petit total 5'239'246
Grand total 8'528'011
Sources: CRJ, section de Miyagi, Rapport de secours du tsunami du département de Miyagi, op. cit., pp. 38.9
Tableau 2: Dépense pour le secours payée par le quartier général (Q.G.) et les unités départementales, en yens[68].
[68] Croix-Rouge Japonaise, op. cit., pp. 1638-9.
Le total des trois départements combinés n’est malheureusement pas connu, mais il est fort à parier que les dépenses totales pour le secours ont été plus importantes que celles de Nōbi. Il est donc bon de se demander comment la Croix-Rouge gère à la fois l’aspect structurel pour répondre à la dimension côtière et économique du tsunami.

Nous connaissons par contre le montant des dépenses propres des unités dans la CRJ grâce à l’Histoire de la Croix-Rouge, aboutissant au tableau suivant (Tableau 2, ci-dessous):

Q.G. Aomori Iwate Miyagi Total
Dépenses 17'085.813 355.74 3'170.383 4'730.103 22'960.039
[69] Kitahara et alii, Sur les coupures de journaux du séisme de Nōbi et du tsunami du Sanriku de l’ère Meiji du dépôt du centre de sismologie (Jishin kenkyū-jo jozō no Nōbi-jishin to Meiji Sanriku-tsunami no « Shinbun sesshi » hō ni tsuite地震研究所所蔵の濃尾地震と明治三陸津波の「新聞切抜」帳について), 1995, Voir source, consutlé le 18.8.21.
Dès lors, le moyen qui permet de compenser l’écart de plusieurs millions de yens entre les dépenses fournies par la Croix-Rouge en elle-même et le coût réel du sauvetage ne peut s’expliquer que par le financement externe, soit par l’État lui-même (par le biais de subvention notamment) ou par des campagnes de dons organisées par les différentes associations caritatives ou la Croix-Rouge elle-même, comme le suggère l’article de Kitahara Itoko et alii[69].

Pour conclure le chapitre, le gouvernement départemental est l’entité qui gère l’essentiel de la tâche impliquée par le sauvetage des blessés et la prise en charge des déplacés. Le gouverneur fait office de pièce maîtresse car il se situe au carrefour de l’échelle nationale et départementale. Les départements se voient astreints à cette position autant pour des raisons géographiques, géopolitiques ou historiques qu'en matière de gouvernance. L’infrastructure déployée par l’État départemental permet à la fois au gouvernement central et à la Croix-Rouge de s’y greffer pour y apporter leur soutien. Ce soutien peut se révéler technique ou financier selon la relation entretenue avec les autorités régionales, qui bénéficie en retour du réseau transcalaire développé par la CRJ.