L’État de Meiji et le tsunami du Sanriku de 1896 - Partie 4/4
Published:: 2025-07-31
Author:: William Favre
Topics:: [Japan] [Disaster] [Humanitarian]
Chapitre 3 : L’État avec les autres extra-étatiques
Dans ce dernier chapitre, nous aborderons la manière dont les différents échelons de l’État interagissent avec les acteurs extra-étatiques présents sur le sol du Sanriku durant l’après-séisme. Leurs rapports peuvent se révéler assez différents dans la mesure où la fonction remplie par un protagoniste modifie son rapport au gouvernement durant l’après-tsunami. Nous allons explorer cette subtilité des rapports au travers de deux acteurs que sont la presse et les victimes.
[1] Christiane Séguy, Histoire de la presse japonaise: le développement de la presse à l’époque Meiji et son rôle dans la modernisation du Japon, Cergy, Publications orientalistes de France, 1993, 357 p.
3.1 Un contrôle étatique de la presse
La presse et l’État entretiennent un rapport ambivalent, héritage de vingt ans de développement de la presse qui s’est révélé fulgurant et au positionnement politique variable selon la couleur politique du journal, allant jusqu’à la censure[1]. Il est donc question dans ce sous-chapitre d’analyser le rapport entretenu par les deux intervenants dans le contexte particulier de l’après-tsunami.
[2] Les archives de la société Gaumont préservent quelques films datant de la période de confusion qui précède et qui suit le séisme.
Tableau 1: Nombre d’articles parus indépendamment des journaux par tranches de trois jours.
3.1.1 Présentation des quotidiens régionaux
Le séisme-tsunami du Sanriku de 1896 fait partie des désastres qui a fait l’objet d’une couverture importante par les médias. La presse fera ici l’objet d’une attention toute particulière car les autres types de média ont laissé moins de traces dans les archives étudiées. Il existe toutefois des reportages filmés pour des séismes majeurs à partir de 1923 et ceux qui suivent[2]. Le tsunami de 1896 n’a pas pu faire l’objet de reportages cinématographiques puisque la technologie n’a été inventée qu’en 1895. L’interrogation centrale devient de se demander comment se présente la presse ayant effectué un reportage ou un article sur le tsunami du Sanriku en 1896 entre le 16 juin et le 31 juillet de la même année. Voici un tableau du nombre d’articles parus, tous journaux confondus, par tranche de trois jours. L’évolution de la courbe des articles est assez parlante, caractérisée par une décroissance très rapide. Dès la seconde tranche de 3 jours, les journaux parus sont divisés par trois, passant de 25 à 8 articles; avec un rythme qui ralentit au 24e jour (le 11 juillet).
[3] C. Séguy, Histoire de la presse japonaise, op. cit., p. 113.
[4] James L. Huffman, Creating a public: people and press in Meiji Japan, Honolulu, Hawaii, University of Hawai’i Press, 1997, 573 p, p. 50.
[5] L. M. Cullen, A history of Japan, 1582-1941: internal and external worlds, Cambridge, UK ; New York, N.Y, Cambridge University Press, 2003, 357 p, p. 206..
[6] J.L. Huffman, Creating a public, op. cit., pp. 225-8.
[7] C. Séguy, Histoire de la presse japonaise, op. cit., p. 251.
[8] Ibid., pp. 213-4.
[9]Ibid., p. 245.
[10] Ibid., p. 237.
[11] Ibid.
[12] W.M. Tsutsui (ed.), A companion to Japanese history, op. cit., p. 469.
Les principaux journaux que couvrent les aléas-séismes que nous traitons ici sont les suivants : le Ōu Shinpō, le Iwate Shinpō (à ligne proche du gouvernement), le Tōō Nippō, le Yokohama Nichi Nichi Shinbun, le Tōkyō Nichi Nichi Shinbun, au positionnement ambigu et jugé par la population comme un goyō shinbun (御用新聞) ou comme journaux au service du gouvernement[3]. L’entièreté de ces journaux sont pour quatre d’entre eux des avatars régionaux de quotidiens nationaux. Les tirages ne sont malheureusement pas connus pour les titres plus locaux. Cette déclinaison départementale est avant tout une stratégie commerciale, qui vise à optimiser le volume des ventes en resserrant la focale éditoriale sur des nouvelles plus contextualisées pour ainsi intéresser un public régional. Les deux premiers journaux sont exclusivement édités dans la région du Tōhoku, tous deux étant basés dans une des principales agglomérations concernées (Sendai, Morioka). La distinction dans le contenu, de même que l’orientation du propos semblent ténues. Mis à part la différence de statut, celle de succursale d’une plus grande maison par rapport à une infrastructure plus réduite, la focale éditoriale change plutôt en fonction de l’orientation politique de la rédaction. Le second point commun de tous les quotidiens analysés est aussi le fait que le siège rédactionnel est situé hors des zones affectées par les catastrophes naturelles.

Il paraît important de faire un panorama rapide de l’histoire de la presse. La presse à grand tirage apparaît au Japon durant l’ère Meiji durant les années 1870 sous l’impulsion de plusieurs éditeurs : comme le Asahi Shimbun (朝日新聞) d’orientation plutôt à gauche, le Mainichi Shimbun (毎日新聞) ou le Yomiuri Shimbun (読売新聞) d’orientation du centre-gauche, fondé respectivement en 1879, 1872 et 1874. Même si des journaux sont fondés durant les années 1860 dans les ports ouverts, la décennie 1870 amorce la diversification des titres. Cela s’explique notamment par la consolidation du régime impérial d’une part et d’autre part par le potentiel d’éducation de masse permise par la presse à grand tirage, remarqué par le gouvernement[4]. Les années 1880 à 1890 voient une augmentation importante du lectorat, adoptant les grands titres nationaux. Pour la population, la presse est un moyen rapide et accessible d’obtenir des nouvelles fiables.[5]. Pour James L. Huffmann, cette décennie témoigne d’un tournant pour la presse en devenant un contre-pouvoir qui commente les décisions parlementaires et l’actualité politique, en devenant le réceptacle des affectés traversant la population et en se muant en médias de masse au sortir de la guerre sino-japonaise. À l’aube du siècle suivant, le journal devient un produit de consommation dans son fonctionnement, en devenant un vecteur d’information avec l’objectif d’engranger un profit[6].

Pour l’historienne Christiane Séguy, la période 1880-1900 est caractérisée au niveau journalistique par une massification du tirage des principaux quotidiens et d’une augmentation du public. Pour répondre au défi posé par la croissance du volume des journaux, la structure interne des rédactions se modifie et se professionnalise en se spécialisant à un public et en créant des postes plus spécifiques[7]. Le rapport avec le gouvernement peut se révéler changeant selon le positionnement idéologique des journaux. L’émergence des groupements politiques, de même que des partis politiques à partir des années 1880, conduit certains journaux à devenir des organes de communications de formations politiques.

Par contre, la formule de magazine étant le véhicule ou les organes de groupements politiques encore vigoureux dans les années 1880 entame un déclin dans les années 1890 face à l’érosion de leurs abonnés, en plus de la pression compétitive générée par les journaux à la formule éditoriale moins axée sur un contenu partisan[8]. La presse à gros tirage des années 1890 voit une évolution vers une presse de loisir moins idéologique et un sursaut patriotique avec l’éclatement de la guerre sino-japonaise. La période fut marquée notamment par la volonté de rapporter le plus vite possible les nouvelles les plus fraîches du front continental de la guerre[9]. Son contenu, en d’autres termes, se diversifie dans les sujets abordés en même que l’horizon des nouvelles proposées au public. Cela se réalise notamment par l’expérience inédite d’un événement d’importance nationale se produisant à l’étranger et la signature d’un accord de diffusion avec l’agence de presse Reuters avec le Yomiuri Shinbun en 1893[10].

Enchaînons après les généralités de la période avec les aspects techniques. Le fait que la rédaction du journal se fasse loin de de l’aire dévastée oblige les journalistes à se déplacer pour observer et consigner les faits les plus notables sous forme de notes avant de revenir à la centrale ou de transmettre leurs informations à distance. Comprendre par quel moyen l’information a été retransmise permet de saisir l’ampleur des difficultés rencontrées par les journalistes. L’information doit d’autant plus être transmise rapidement pour la suite des opérations, sachant qu’une édition quotidienne pousse les rédactions à avoir des délais courts et à produire des informations qui suscitent l’intérêt chaland. Accéder à un emplacement tout juste dévasté devient un défi logistique, car les voies de communication sont coupées tandis que les moyens de communication se voient momentanément coupés. Les solutions pour évoluer rapidement dans l’espace sinistré sont réduites et demandent de se rendre à pied ou à vélo aux sites les plus inaccessibles[11]. Comme seconde conséquence, l’interruption des lignes de communication rallonge les délais de rédaction des articles, contraints de paraître avec plusieurs jours de latence. Nous pouvons apercevoir ici comment peuvent se répercuter des ondes sismiques sur des activités médiatiques. Le délai se résorbe peu à peu à mesure que les travaux de restauration remettent en état les axes principaux de communication, rendant à nouveau possible l’usage de moyens de télécommunications civils. Les transformations technologiques et techniques de la seconde moitié du XIXe siècle introduisent parmi elles la presse à grand tirage, notamment[12]. La presse permet de suivre précisément l’évolution de la restauration à travers le temps puis le retour graduel à une réalité anté-catastrophique. L’importation de presse française augmente de manière significative la cadence d’impression et les volumes possibles par les rédactions de l’époque.
[13] Cf. Chapitre 1.1.
[14] Yamana Sōshin, Résultat de recherche des dégâts provoqué par le grand tsunami sur la côte du Sanriku, op. cit.
[15] Coll., Reportage au style vulgaire, tome 1, op. cit., partie « dépenses provenant du fond central en prévision des famines (chūō higō chochikukin no shishutsu中央備荒儲蓄金の支出) ».
[16] Christiane Séguy, Histoire de la presse japonaise: le développement de la presse à l’époque Meiji et son rôle dans la modernisation du Japon, Cergy, Publications orientalistes de France, 1993, 357 p., pp. 241-42.
[17] Alexander Rotard, “Imperial Japanese Propaganda and the Founding of the Japan Times 1897-1904”, in: The Asia-Pacific Journal, 15.6.2021, Vol 19, Num. 2, Art. Id. 5604, p. 12.
[18] Anonyme, « Un nouveau bureau pour la prise en charge du tsunami » (Kaishō yakusho no shinsetsu 海嘯役所の新設), in : Tōu Nichi Nichi Shinbun, 30.6.1896, ID-1896063002, Tsunami digital Library, 「今回三陸に於ける海嘯の大變事に就ては連日の紙上にて報道せし所にて讀者はに其慘虐の概略を知悉せられたるならむ、而して又中央備荒貯蓄の補助、江潮の義捐金を請ふの件はに業に論じたる所の如し、是時に當り被害の善後策を作劃するは甚だ急務にして併も吾人は其第一手段として海嘯役所の新設を望むや切なり、海嘯役所とは嘯災に關する萬般の事務を取扱ふ獨立の役所にして郡役所町村役塲等とは其趣を異にし被害地の善後策は勿論罹災民の救助等に關し適宜の方法を講じ以て災害地の復舊を圖り其事務の結了するを以て閉鎖するものとす。」
[19] Anonyme, « Annonces diverses (Zappō 雑報 ) », in : Ōu Nichi Nichi Shimbun, 30.7.1896, Ōu Nichi Nichi Shimbun Sha, ID 1896073002, Tsunami digital Library, cf. annexes pour la citation.
[20] Notamment les titres locaux tels que l’Iwate Kōhō ou l’Ōu Nichi Nichi Shinbun.
[21] Anonyme, « Numéro supplémentaire de l’Iwate Kōhō n°1882 : Rapport de l’appel aux dons pour aider les personnes touchées par le tsunami » (Iwate Kōhō dai issen happyuku hachijūni go furoku kyūjutsu gienkin boshū kōkoku巖手公報第壹千八百八拾貳號附録 海嘯罹災者救恤義捐金募集廣告), 20/6/1896, Iwate Kōhō Sha (岩手広報社), ID-1896061005, Tsunami digital Library, 「先年濃美の震害近縣の水火災に對し大に奮て義捐金を據出せられたりき今や本縣内同胞の此の如き前古未曾有の罹災に對し其如何に義侠心を發揮せられへきかは復た言ふを要せさるを信ず唯不肖等本縣人士。」
[22] Anonyme, « Autres, 8 juillet 1896 (Meiji nijūkyūnen jichigatsu yakka sono hoka 明治二十九年七月八日 その他) » , in : Yokohama Mainichi Shimbun, 8.7.1896, Yokohama Mainichi Shimbun Sha (横浜毎日新聞社), ID 1896070802, Tsunami digital Library.
[23] Voir source, consulté le 16.8.21.
[24] Voir source, consulté le 16.8.21.
[25] Coll., « Visite du ministre de l'Intérieur Itagaki dans la région du Sanriku » (Itagaki Naimu no Sariku chihō higaichi junshi 板垣内務の三陸地方被害地巡視), 10.7.1896, Tōyōdō, ID-44, Tsunami digital Library, 「板垣内務の三陸地方被害地巡視 板垣内務大臣は曩に京阪地方巡回中なりしが三陸地方海嘯の報に接するや右巡回を中止し急行汽車にて廿二日午前八時十分帰京し当日午後二時三十分上野発の直行列車にて直に被害地へ出発せられたり。」
[26]Anonyme, « Annonces diverses (Zappō 雑報 ) », in : Ōu Nichi Nichi Shimbun, 30.7.1896, Ōu Nichi Nichi Shimbun Sha, ID-1896073002, Tsunami digital Library.
3.1.2 La presse comme amplificateur de l’État
À leur arrivée dans les aires dévastées du littoral, les journalistes dépêchés sur place s’intéressent également aux marges, à mesure que la zone d’ombre s’estompe lorsque des individus extérieurs au cercle y pénètrent. Le signal d’alerte est usuellement donné depuis les marches de l’aire touchée par un poste radio ou télégraphique, militaire pour la plupart[13]. Il est important de ne pas conceptualiser les marges telles des frontières bien délimitées mais comme un continuum d’étendues plus ou moins anéanties. La physionomie qui en résulte est celle de terres touchées de plus en plus sévèrement à mesure que l’on s’approche de l’épicentre du séisme[14]. C’est pourquoi les signaux de détresse et les premiers secours proviennent d’emplacements ayant subi les secousses mais peu de dégâts, situés suffisamment proche de l’épicentre pour inspecter rapidement les districts les plus atteints et débuter l’engagement de secours. Les journalistes appartiennent à des milieux interstitiels, en-dehors et à l’intérieur de l’espace sinistré. Cela leur donne un atout qu’ils mettront rapidement à profit en rédigeant des articles allant dans les deux directions, afin de comprendre comment le gouvernement départemental et les unités départementales de la Croix-Rouge situés en-dehors et dans la sphère considèrent la récupération[15].

Historiquement, les journaux ont dû faire face à la censure en tant que contrainte commune de leur activité. Le contrôle de la presse agit, entre 1880 et 1900, telle une épée de Damoclès sur les journaux car l’État détermine le cadre éditorial et peut condamner la carrière d’un titre abruptement en le censurant. La censure étatique semble avoir frappé autant les journaux aux positions ultranationalistes que l’inverse[16]. Même si le gouvernement se positionne favorablement envers les postures nationalistes, la limite posée par l’appareil d’État changeait en fonction du climat géopolitique et se montrait plus sensible quand le contexte était tendu. L’épisode particulièrement sensible est celui de l’après-guerre sino-japonaise, notamment avec la Triple Intervention; avec pour conséquence la rétrocession à la Chine de la péninsule du Shandong. La situation a été vécue par la population japonaise telle une humiliation, dont l’indignation s’est exprimée au travers des journaux. En conséquence, la censure d’État des voix les plus dissonantes a été virulente, par volonté de la renégociation des traités inégaux[17].

Dans le cadre des journaux et la catastrophe du Sanriku, la surveillance étatique semble être moins étroite. La raison pour laquelle le contrôle de la presse soit plus ample peut s’expliquer par la situation périphérique et non-prioritaire du désastre au sein de l’agenda du gouvernement nippon au cours de l’année 1896. En raison de la relative marginalité de la catastrophe, la censure est plus permissive et peut même faire apparaître des articles critiques envers la gestion de l’État de l’après-tsunami. Par exemple, un article du Tōō Nichi Nichi Shinbun daté du 15 juillet 1896 se montre particulièrement critique envers l’État et son comportement. Le principal grief adressé au gouvernement central est de ne pas s’être suffisamment impliqué en dépit de la catastrophe et de ne pas fournir assez d’aide matérielle et pécuniaire aux survivants. L’auteur écrit: « [Cette fois], la grande catastrophe du raz-de-marée du Sanriku [a] été rapport[ée] dans les journaux tous les jours, et les lecteurs [ont] probablement p[u] se fa[ire] une idée globale des dégâts. De même, le rapport sur l'aide du gouvernement central pour économis[er] de l'argent et la demande de dons des échos [ont] été rapport[és] de la même manière. [Pour l'heure], il [est] extrêmement urgent de pens[er] à des mesures réparatrices et, dans un premier temps, nous espér[ons] tous, au moins, la création d'un nouveau bureau des tsunamis. Un bureau des tsunamis [est] un bureau indépendant qui gèr[e] toutes les affaires li[ées] à la catastrophe, et il [est] différent des bureaux de comté et des bureaux de ville et de village. Des mesures appropri[ées] [sont] pri[ses] pour les victimes et planifi[er] la restauration de la zone affectée de sorte que le bureau [soit] ferm[é] à la fin de son travail »[18].

Un autre journal, le Ōu Nichi Nichi Shinbun (奥羽日日新聞) défend une ligne patriotique en soutenant que la restauration des routes et la pêche sont intimement liés et vitaux pour la santé économique du Sanriku. Soutenir la pêche devient selon le choix des rédacteurs un acte patriotique en participant à la richesse de la nation : « Cependant, la restauration de la pêche ne profit[e] pas seulement à la zone touchée [le district de Kesen (Kesen-gun 気仙郡)], mais aussi au comté et constitue une source d'imposition. Comme la route [principale de Higashihama (Higashihama kaidō 東濱街道)] [est] une partie nécessaire de la route du comté, il n'[est] pas nécessaire que le comté prenne en charge tous les coûts de construction. Cependant, l'avis de tous les membres du Parlement [départemental (Kenkai giin 縣會議員)] est que le coût de la restauration des ouvrages de génie civil endommag[és] par le raz-de-marée n'[est] pas inférieur à 35 000 yens »[19]. Un tel positionnement est commode au moment où culmine le sentiment national à la suite de la victoire japonaise sur les Qing. Ceux-ci se montrent politiquement patriotiques, sachant que la victoire en Chine est commémorée en liesse par la plupart des établissements côtiers la nuit du 15 juin 1896.

Hormis l’exemple rare de l’article du Tōō Nippō, l’opinion des journaux sur le rapport à l’État et à sa gestion de la catastrophe est plus nuancée. Par exemple, les représentants de l’État sont aperçus d’un point de vue plus positif dans l’Iwate Shinpō, aligné sur une mouvance libérale, allouant littéralement des parties de l’espace rédigé à des communiqués des édiles du Sanriku illustrés comme compétentes et agissant pour le bien commun[20].

L’Iwate Kōhō, quant à lui, ne semble pas se prononcer par rapport aux agissements du gouvernement central en mettant l’accent sur l’exemplarité du comportement des communautés locales au moment de la catastrophe : « [Ces dernières années], les habitants de ce comté se [sont] distingu[és] par leur gentillesse et leur chevalerie, et ils [ont fait] généreusement dons aux victimes du tremblement de terre de Nōbi et des inondations et incendies dans les régions voisines. Et maintenant que nos compatriotes de ce comté [ont] apport[é] une telle contribution. Comme les gens de notre département [sont] exemplaires par leur bravoure face à une calamité sans précédent ! »[21]. Les termes centraux de ce passage sont « générosité » (jinji 仁慈) et « esprit chevaleresque » (gigyō 義侠) car ces deux caractéristiques rendant notables les sujets de l’article constituent deux des vertus du confucianisme, l’humanité (jin 仁) et la justice (gi 義). En filigrane, le sous-texte développé dans l’article est le comportement exemplaire des riverains s’explique par l’application de principes moraux confucéens.

Les deux autres journaux provenant du Kantō, basés à Yokohama et Tōkyō, s’alignent quant à eux sur la ligne éditoriale principale du Mainichi Shimbun, se plaçant au centre-gauche de l’échiquier politique. Il est toutefois complexe de pouvoir le déterminer uniquement à partir des articles, car ils restent très factuels dans leur traitement de l’information en se contentant de décrire les principales actualités du tsunami du Sanriku[22]. La langue de rédaction se révèle plus simple que pour d’autres journaux afin d’être accessible à un lectorat plus large au niveau d’éducation moins élevé.

Un dernier magazine majeur traite du tsunami en y consacrant un numéro spécial en trois parties : le Fūzoku gahō (風俗画報) ou le « Reportage au style vulgaire ». Fondé en 1889 et édité par la société Tōyōdō 東陽堂- basée dans le quartier de Nihonbashi (日本橋) au centre de la capitale – le magazine opère jusqu’en 1916. Ses publications se distinguent par ses nombreuses illustrations qui traitent d’un grand nombre de sujets alliant l’histoire à l’actualité. Le journal est renommé pour avoir abordé des questions socio-culturelles à la charnière des époques Edo à Taishō[23]. À partir de 1894, Yamashita Shigetami[24] (山下重民 1857-1942) en devient l’éditeur en chef et s’associe avec l’illustrateur Yamamoto Shōkoku (山本松谷 1870-1965). Le magazine aborde de manière assez complète la catastrophe, allant des circonstances de la vague aux conséquences du tsunami, en passant par des explications sur les causes de la vague ou sur les agissements du gouvernement à ses différentes strates sur les lieux.

Le comportement du gouvernement est montré de manière assez laconique en racontant les circonstances dans lesquelles se trouvaient les membres de l’administration centrale avant d’interrompre leur activité et de diriger leur attention vers la région du Sanriku ou de s’y rendre physiquement. La description du comportement du ministre de l’intérieur Itagaki est assez parlante : « Visite du ministre de l'Intérieur Itagaki dans la région du Sanriku Le ministre de l'Intérieur, M. Itagaki, [avait] déjà visit[é] la région de Kyoto-Osaka, mais lorsqu'il [a] appr[is] la nouvelle du tsunami dans la région de Sanriku, il [a] interromp[u] sa visite et [est] rentr[é] à Tokyo en train express à 8 h 10 le 22 juin, et [est] part[i] directement pour les zones touchées en train direct de Ueno à 14 h 30 le même jour »[25].

Le ton très factuel du magazine peut s’expliquer par l’intention du magazine de faire la lumière sur la globalité de la catastrophe par ses propres moyens. Dans cette perspective, les acteurs officiels n’occupent qu’une place secondaire dans le discours développé par les rédacteurs, telle une fraction de la fresque globale qu’est le récit du désastre du raz-de-marée.

Un avantage d’une distance variable des rédacteurs vis-à-vis des autorités, de la Croix-Rouge et la société civile se traduit par une prise de distance critique par rapport au propos officiel. Les journaux projettent une image différente de celle véhiculée par les rapports d’enquête sismiques ou les rapports de secours. Les cadres des quotidiens locaux incarnent des auxiliaires importants pour les historiens car les informations délivrées par les quotidiens régionaux proviennent du haut autant que du bas de la hiérarchie politique, citant les paroles de maires du Sanriku[26]. La presse rassemble ainsi des facettes disparates de l’après-tsunami en un seul lieu. En se positionnant au niveau des victimes, les rédacteurs saisissent et sélectionnent les préoccupations des survivants. Les journalistes relatent les difficultés du financement de la récupération, la réticence de l’État à subventionner les survivants et les doutes des victimes quant à leur sécurité économique. La longueur et l’intensité du traitement médiatique sont conditionnées par le statut du journal qui publie l’information au sein d’un contexte géographique donné et son ancienneté. Quant à l’ancienneté de l’actualité et dans un contexte où celle-ci se renouvelle continuellement afin d’attirer l’attention du lecteur, plus une information est ancienne, plus la lassitude autour de l’actualité tend à augmenter.
[27] G.S. Weisenfeld, Imaging disaster, op. cit., p. 38.
[28] Ibid., p. 87.
[29] W.M. Tsutsui (ed.), A companion to Japanese history, op. cit., pp. 445-6.
[30] G.S. Weisenfeld, Imaging disaster, op. cit., p. 76.
Figure 1: Page de l’Iwate Kōhō du 5 juillet 1896, la section dédiée au tsunami se trouve au bas de la page[31].
[31] Anonyme, Sans titre, in : Iwate Kōhō, 5.7.1896, ID-1896060503, Tsunami digital Library, Voir source, consulté le 18.8.21
3.1.3 La part de la presse dans la restauration
Penchons-nous d’un peu plus près sur la contribution de la presse dans le processus de récupération de la région du Sanriku. L’implication de la presse débute avec son arrivée sur la zone dévastée. À partir de cet instant, le journaliste envoyé, souvent anonyme, consigne les éléments qui lui sautent aux yeux ou les récits des témoins directs dans le but de retracer les événements à partir du temps zéro des secousses. En observant de près les articles, les sujets attirant l’attention des journalistes composent une fresque chronologique où la catastrophe prend des airs de tragédie humaine. Les reportages rappellent la date, l’heure du séisme, la violence des chocs, suivie de la panique qui secoue les lieux frappés par le choc tellurique. Les journalistes sont les premières personnes externes à pénétrer délibérément dans cette sphère inconnue, en même temps que les émissaires du gouvernement et les organismes humanitaires[27]. Ils font partie des rares individus à provenir d’organismes privés ou du moins à but lucratif ou informatif et à ne pas aider les sinistrés, restant de fait les principaux chroniqueurs du déroulement de l’après-séisme.

Lorsque le sujet d’une catastrophe naturelle est sélectionné, la presse quotidienne aborde les événements d’une manière percutante, c’est-à-dire en mettant l’accent sur les faits au plus potentiel d’attirer l’œil du lecteur. De par son fonctionnement, le journal se doit d’être rémunérateur pour contribuer efficacement à la restauration. En effet, la manœuvre consiste à tourner le récit pour attirer le plus rapidement possible son attention à dessein de le mener à lire l’article entier. Les pages sont conçues comme des plages de textes segmentées correspondant à un article, qui se lisent de droite à gauche, chaque ligne se lisant de haut en bas. Le titre de l’article et les sous-titres ressortent comme étant les parties les plus cruciales du texte lorsque le regard brosse le journal. À cette fin, les titres sont en gras et dans une police voyante, de même qu’ils synthétisent le message de l’article (Fig. 1). Les sous-titres balisent le reste de l’article pour accompagner l’œil du lecteur vers la gauche à mesure qu’il continue la lecture. Le ton sensationnaliste des journaux s’adapte idéalement aux sujets à caractère exceptionnel, dont les répercussions terribles revêtent un côté hyperbolique. Cette tonalité agit comme un appât qui permet d'installer la position prise par les auteurs dans les différents articles[28]. En conséquence, les reporters et les rédacteurs ne créent pas uniquement un pont émotionnel entre le lectorat et le sujet de l’article, mais produisent une communauté de lecteurs liée par les valeurs du journal. Cette communauté d’adhésion est limitée au territoire de diffusion éditoriale, organisée en sections départementales. À l’inverse des quotidiens nationaux, les titres nationaux relaient dans des formes plus brèves les mêmes sujets, étendant l’espace concerné par la nouvelle d’un désastre à tout l’archipel. Il s’agit de l’un des facteurs contextuels distinguant les tremblements de terre de l’époque industrialisée de leurs prédécesseurs car l’émergence de médias décuple la vitesse de circulation de l’information et l’interconnexion des différentes régions[29]. Comme le souligne Gennifer Weisenfeld dans son ouvrage, le tsunami de 1896 a plutôt l’aura de désastre régional dont la médiatisation rend le rayonnement et l’impact émotionnel national[30].
[32] Cf. Chapitre 2.1.
[33] Anonyme, Sans titre, in: Iwate Kōhō,, 27.6.1896, ID189606, Tsunami digital Library.
[34] Pour les inspirations japonaises de la Croix-Rouge japonaise: Sho Konishi, « The Emergence of an International Humanitarian Organization in Japan: The Tokugawa Origins of the Japanese Red Cross », The American Historical Review, 1 octobre 2014, vol. 119, no 4, pp. 1129‑1153.
[35] P.-F. Souyri, Moderne sans être occidental, op. cit., pp. 316-323.
[36] Anonyme, « Un lot de quatorze photos du tsunami (Ichi tsunami shashin jūyonmai ichikumi 一海嘯 寫眞十四枚 壹組) », in : Iwate Kōhō, 5.7.1896, Iwate Kōhōsha, ID 1896060504, Tsunami digital library.
Une fois les outils de mobilisation émotionnelle délimités, tournons-nous vers la question de la durée de la présence médiatique. La longueur de la couverture médiatique le tsunami de 1896 étant couvert entre les 17 juin 1896 au 31 juillet de la même année. Loin de la pure coïncidence, la durée de couverture par les journaux lors de la vague du Sanriku coïncide avec la fermeture des principaux hôpitaux de campagne, mis à part celui situé à Kesenuma, qui ferme ses portes deux mois plus tard, en septembre 1896[32]. Cette coïncidence marque la fin de l’urgence sanitaire pour les organisations de secours, qui se mettent alors à plier bagage. La fin de l’urgence humanitaire correspond-elle à la fin de la partie la plus intéressante d’un point de vue médiatique aux yeux des rédactions ? Les sources restent muettes à ce sujet malheureusement. Bien que les journalistes sur place ne participent pas directement aux efforts de restauration, leur affiliation à une structure plus grande telle la caisse de résonance des problèmes locaux en font des agents historiques de choix.

Par contre, les journaux locaux et nationaux peuvent participer indirectement à la restauration par des campagnes de dons ou par un versement direct de fonds en faveur des victimes. Leur principal outil à disposition de la presse, les dons, peuvent regrouper des sommes individuelles variables. En prenant l’exemple de la gazette d’Iwate (Iwate Kōhō岩手公報), la liste des donneurs publiées à plusieurs reprises durant les jours qui suivent le tsunami montrent une liste de plusieurs dizaines de donateurs, où sont les noms et les adresses ainsi que le montant affiché variant entre 20 sen (銭) et 3 yen[33]. Cette méthode reste tout de même un moyen rapide pour pouvoir mobiliser des sommes conséquentes pour acheter du matériel et rémunérer le personnel médical et soignant.

Au prisme de la relation centre/périphérie, la presse possède une capacité à rassembler des fortes sommes en fonction de l’échelle de l’audience du journal. Les titres nationaux seront potentiellement plus à même de réunir de grandes sommes que les quotidiens régionaux. La capacité d’agir sur plusieurs échelles à la fois, dépendant des capacités de tirages des journaux, joue un rôle central dans le passage d’une catastrophe d’une échelle régionale à une échelle nationale. Il s’agit en effet de l’un des trois composants, avec l’État et la Croix-Rouge, qui contribue à faire sortir du cadre régional au tsunami du Sanriku. La seconde caractéristique commune est que ces trois marqueurs interscalaires sont interconnectés et se sont développés durant l’ère Meiji sur un modèle mixte entre des inspirations natives et occidentales[34][35].

La durée d’exposition en plus de l’intervalle des sujets abordés par la presse ne sont pas les uniques angles de considération. Un exemple de perspective est le rôle de la presse dans la reconstruction et la régénération des espaces touchées sont les dons. Les journaux et les agences de presse privilégient les campagnes de dons car il s’agit d’un outil efficace pour rassembler des capitaux, ensuite reversés à différents efforts de reconstitution du tissu socio-économique dévasté dans l’immédiat après-tsunami, dès le mois de juin 1896. Vu d’un second angle, la presse devient un forum pour les comédiens à l’intérieur et à l’extérieur du théâtre de la zone touchée. Cela se produit surtout pour le tsunami du Sanriku, où l’Iwate Shimpō met en avant des messages de divers intervenants régionaux, du gouvernement aux publicités de compagnies d’assurance vantant les mérites d’une bonne cotisation en cas de sinistres[36]. Le quotidien occupe une place de premier plan car les auteurs des divers messages ou réclames peuvent communiquer par publicité interposée sur des problématiques locales.
[37] Yuzuru Isoda et al., « Strengths of Exaggerated Tsunami-Originated Placenames: Disaster Subculture in Sanriku Coast, Japan », ISPRS International Journal of Geo-Information, 24 septembre 2019, vol. 8, no 10, p. 429.
[38] Coll. , 1896 明治三陸地震津波 ( 1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005、p. 87.
[39] P. Kim, Meiji Taishō no Nihon no jishingaku, op. cit.
[40] Gregory K Clancey, Earthquake nation: the cultural politics of Japanese seismicity, 1868-1930, Berkeley, University of California Press, 2006, 331 p..
[41] I. Kitahara, « Exhibition on «Documenting disaster: natural disasters in Japanese history 1703-2003» », Annals of Geophysics, 18 décembre 2009, vol. 47, no 2‑3.
[42] Tsuneji Rikitake et Ichiro Kayano, « Macro-Anomalies Precursory to the 1984 Naganoken Seibu, Japan, Earthquake of Magnitude 6.8. Possibility of Assessing the Epicenter, Magnitude and Occurrence Time. », Journal of Physics of the Earth, 1993, vol. 41, no 5, pp. 305‑317.
[43] Takahiro Hagiwara (ed.), Nihon Rettō no jishin: jishin kōgaku to jishin jitai kōzō, Tōkyō, Kashima Shuppankai, 1991, 215 p.
[44] R.S. Matsu’ura, "A short history of Japanese historical seismology", art cit.
[45] Fumio Yamashita, Kakusareta daishinsai: Taiheiyō Sensō shi hiroku, Sendai-shi, Tōhoku Daigaku Shuppankai, 2009, 205 p.
[46] Yoshihiro Uemura, « Damage and Reconstruction in Amino Town, Kyotango-shi from the 1927 Kitango Earthquake », Rekishi Gakubu Ronshō, mars 2012, vol. 2, pp. 1‑22.
[47] Cuirong Liu (ed.), Environmental history in East Asia: interdisciplinary perspectives, London; New York, Routledge, Taylor & Francis Group, 2014, 400 p.
[48] Grégory Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain,Université de Toulouse, Toulouse, 2017, 641+122 p.
[49] Cécile Asanuma-Brice, Fukushima, dix ans après: sociologie d’un désastre, Editions de la maison des sciences de l'homme, Paris, 2021, 256 p.
[50] Sophie Houdart, 2017, « Les répertoires subtils d’un terrain contaminé, Techniques et Culture », 68 [Mondes infimes] : 88-103, en ligne : https://www.cairn.info/revue-techniques-et-culture-2017-2-page-88.htm.
3.2 Le gouvernement au secours des victimes
Examinons de près maintenant les survivants et les victimes des séismes. Ils forment une catégorie particulière parmi les protagonistes de l’après-tsunami. Elle se distingue par sa présence plus discrète dans les documents mentionnant les victimes dans les événements dont ils font le récit, tant en étant omniprésentes dans les récits départementaux du raz-de-marée. Les communautés touchées par le tsunami sont principalement des gens de mer, c’est-à-dire des populations vivant essentiellement de la pêche et de l’agriculture pour leur mode de vie. Ce style de vie maritime est principalement dû à la physionomie du terrain, plus propice à la pêche et au transport maritime qu’à l’agriculture, même si la bande côtière qui sépare la mer des montagnes permet la riziculture en certains points du littoral du Sanriku. Comme évoqué plus haut, l’exception notable est la cité sidérurgique de Kamaishi où le profil socio-économique de la ville se distingue par une présence d'ouvriers travaillant dans l’industrie minière ou sidérurgique et dans le transport de la matière finie. Au niveau culturel, la société côtière du Sanriku partage un savoir traditionnel façonné par les tsunamis[37] et les gestes préventifs qui en découlent tel que le tsunami tendenko (津波てんでんこ)[38]. Cette pratique consiste en une fuite individuelle la plus rapide possible vers l’éminence la plus proche afin de s’abriter du tsunami.

Même dans la littérature scientifique traitant de la thématique, les quelques chercheurs tentant de mettre en avant le rôle des victimes sont peu nombreux parmi lesquels nous pourrions citer Charles Schencking, Janet Borland et David Aldrich. Ils abordent la manière dont la reconstruction sociale influence les victimes et comment celles-ci se joignent au mouvement général post-catastrophique. La relation entre les victimes et les séismes est complexe et riche, ce qui permet d’explorer diachroniquement en profondeur les imbrications. Certains chercheurs laissent même de côté cette dimension afin de traiter des intrications politiques et son statut dans différents groupes de la société japonaise. Nous pouvons évoquer des chercheurs tels que Kim Pom-Song[39] ou de Gregory Clancey[40].

Du côté japonais, la recherche sur l’aspect social de l’histoire sismique du Japon se révèle être ancienne. Elle se concentre également autour des thématiques de la reconstruction sociale en étudiant les mécanismes sociaux qui traversent les sociétés à l’époque prémoderne (kindai 近代) et médiévale (chūsei 中世). Les principaux chercheurs ayant travaillé sur la question sont Kitahara Itoko[41] (北原糸子), Kayano Ichirō[42] (茅野一郎) et Hagiwara Takahiro[43] (萩原高広)[44]. La recherche dévoile l’existence de réseaux horizontaux et informels entre les différents groupes des populations touchées par les désastres sismiques. Ces réseaux de solidarité semblent suffisamment efficaces pour que les catégories plus démunies des sociétés touchées puissent survivre temporairement avec l’assistance des autorités shogunales. Pour ce qui concerne la période les séismes du Japon moderne, citons les travaux de Yamashita Fumio (山下文男), qui portent essentiellement sur les tsunamis du Tōhokuou les séismes de la guerre du Pacifique[45] et Uemura Yoshihiro (植村善博) qui s’est spécialisé dans les séismes de la région du Kinki (近畿)[46]. Chaque séisme majeur à cet égard présente une forme d’électrochoc dans les milieux scientifiques. La Triple Catastrophe de 2011 a donné une nouvelle impulsion sur l’histoire des catastrophes en-dehors des cercles de la sismologie historique japonaise vers des nouveaux terrains d’investigation tels que l’histoire environnementale ou des humanités numériques[47].

Du côté francophone de la recherche, l’histoire sismique du Japon du point de vue des victimes est encore un domaine peu exploré. Nous pouvons toutefois nous tourner vers l’anthropologie ou la sociologie avec les travaux de Grégoire Beaussart[48], Cécile Asanuma-Brice[49] ou Sophie Houdart[50]. Les deux disciplines regardent de manière différente ce phénomène social à travers les lentilles de leur propre grille de lecture. Les victimes et les survivants de catastrophes sismiques du point de vue de l’anthropologie observent comment ceux-ci parviennent à vivre avec l’aléa ou la probabilité qu’un évènement destructeur peut survenir à tout moment. De plus, l’anthropologie étudie les mécanismes socio-culturels qui permettent de comprendre, de cohabiter et d’apprivoiser l’aléa.

Dans la littérature sur la période moderne, la relation entre les États et les victimes est souvent abordée, en termes de rapports de force. L’approche de ce sous-chapitre suit cette filiation en prenant le point de vue de l’État. L’originalité ici serait d’explorer un tsunami en usant du diptyque centre/périphérie afin de mieux comprendre comment le centre peut impacter la périphérie durant la phase cruciale de l’après-tsunami.
[51] J. Charles Schencking, "Catastrophe, Opportunism, Contestation: The Fractured Politics of Reconstructing Tokyo following the Great Kantô Earthquake of 1923", Modern Asian Studies, 2006, vol. 40, no 4, pp. 833‑873.
[52] Fumio Yamashita, 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, pp. 58-66.
[53] Gregory Clancey, « The Meiji Earthquake: Nature, Nation, and the Ambiguities of Catastrophe », Modern Asian Studies, octobre 2006, vol. 40, no 4, pp. 909‑951, p. 936.
[54] G.S. Weisenfeld, Imaging disaster, op. cit., pp. 217-21.
[55] Département d’Iwate, Document de recherche sur la situation du tsunami (Kaishō jōkyō chōsa-sho 海嘯状況調査書), 1896, ID 49, Tsunami digital Library, partie « Allocution du chef du district de Kesen (Itagaki Seitoku) sur la situation actuelle des dégâts de la zone » (Higai tōji ryakuchi jōkyō Kesen-gunchō (Itagaki Seitoku) no danwa 被害当時各地状况 氣仙郡長(板垣政德)ノ談話).
[56] Kitahara et alii, Sur les coupures de journaux du séisme de Nōbi et du tsunami du Sanriku de l’ère Meiji du dépôt du centre de sismologie (Jishin kenkyū-jo jozō no Nōbi-jishin to Meiji Sanriku-tsunami no « Shinbun sesshi » hō ni tsuite地震研究所所蔵の濃尾地震と明治三陸津波の「新聞切抜」帳について), 1995, URL : https://www.eri.u-tokyo.ac.jp/KOHO/KOHO/backnumber/16/16-2.html, consulté le 18.8.21.
[57] I.J. Miller, J.A. Thomas et B.L. Walker (eds.), Japan at nature’s edge, op. cit, p. 176.
[58] Secrétariat du Cabinet, section des affaires générales (Naikaku kanbō sōmuka 内閣官房総務課), Tableau des dégâts de séismes des époques Meiji, Taishō et Shōwa (Meiji, Taishō, Shōwa jidai ni okeru shinsai higai chō 明治、大正、昭和時代に於ける震災被害調), 1935, Shi00070100 (Archives nationales du Japon), A15060090200.
[59] Fumio Yamashita, 1896 明治三陸地震津波 ( 1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, pp 33-7.
[60] Ministère de l’Intérieur, Participation de l’assistance d’État aux dépenses à l’éducation des villes et villages du département d’Iwate frappés par le tsunami (Iwate-kenka tusnami higai chōson kyōikuhi ni kokko hojo wo azukahesu 岩手県下海嘯被害町村教育費ニ国庫補助ヲ与ヘス), 24.10.1896, rui00760100-002, Archives nationales du Japon, pp. 3-8.
[61] Ibid., p. 3.
[62] Idem., pp. 6-7.
[63] Département de Miyagi, Rapport d’enquête sur le tsunami du département de Miyagi, op. cit., Partie Array, section « Argent de secours du trésor national (Kokko no kyūgokin 国庫救護金 »
[64] Idem, 「一、救助金は、たとえ被災した者であっても、多少の財産を有し自活の道に窮しない者に給与するものではない。一、農具料種穀料を既に給与した被災者に対しては、救助金を給与する必要はない。一、救療費は専ら医療に要する費用にあてるのであって、負傷者各人に治療費を分配するものではない。一、死体埋葬費、潰家取片付費は、それに要した人夫賃その他の雑費に充てるものであって、遺族もしくは家屋所有者に分配するものではない。一、本訓令に列挙した各科目の費用は、交互流用しても良い。一、本訓令に記載された科目以外に支出が必要と認めるときは、事由を記して内務大臣の認可を受ける事。」
[65] Idem, section « Exigence en matière de concordance des pertes (gisonkin haifu kitei 議損金配布規定) ».
[66] Anonyme, « Le rapport entre la Nation et la catastrophe (un rapport à développer) » (Kokka to Saihen (Kono kankei wo kōkyō subeshi) 國 家 と 災 變 (此の關係を考究すべし)), in : Tōō Nippō, 25.7.1896, ID 1896072502, Tsunami digital Library, 「國家と災變との關係に就て余輩は一言を陳べて以て世人の注意を乞ふの必要を感ず、何となれば是れ其本體に於て重要問題なるのみならす今や將に現實に討究を要する一問題たらんとすればなり。 此の關係が現實に討究を要するに至れる所以は、三陸大海嘯の救助に對して政府が冷淡を極めたるに在り、政府は救助費なる者を支出したれども其費額は救助の實を擧ぐるに足らさるのみならず、斯る過少なる費額の支出すら逡巡して速决する能はず災後三十日にして纔かに决定を見たりき、此の支出の遅かりしが爲めに災民の困苦したりし事幾何ぞや、」
[67] Anonyme, Sans titre, in: Iwate Kōhō, Iwate Nippohō, 26.6.1896, ID 1896062604, Tsunami digital Library.
[68] Anonyme, Sans titre, in: Ōu Nichinchi Shinbun (奥羽日日新聞), Ōu Nichinichi Shinbunsha (奥羽日日新聞社), 14.7.1896, ID 1896071406, Tsunami digital Library.
[69] Anonyme, « Annonces diverses » (Zappō 雑報), Ōu Nichinchi Shinbun (奥羽日日新聞), Ōu Nichinichi Shinbunsha (奥羽日日新聞社), 25.7.1896, ID 1896072502, Tsunami digital Library, cf. l’annexe pour la citation.
3.2.1 Les limites de l’aide gouvernementale
L’objectif de cette sous-sous-section est de comprendre sur quels critères l’État, à différents échelons, distribue les aides débloquées depuis les fonds de réserves. Dans un second temps, les critiques concernant le retard et la maigre quantité des aides étatiques sont abordées pour mieux cerner comment les subventions économiques deviennent un point de litige avec les victimes.

La première information essentielle est qu’il existe une divergence de perspective entre l’État et les victimes. Cette différence de vision est intimement liée au positionnement de l’individu dans le continuum formé par le dipôle métropole/périphérie. La différence de vision provient de deux lignes de fracture principales que sont la distance scalaire de l’individu par rapport à la catastrophe et la sévérité des dégâts encaissés par les sociétés sinistrées[51]. Par exemple, les agriculteurs et les administrateurs de la région du Sanriku souhaitent tous deux un retour aussi rapide que possible à la « normale », mais les premiers souhaitent obtenir leurs outils de travail emportés par le tsunami tandis que les seconds tentent d’appliquer les directives venues du haut de la hiérarchie[52].

De la perspective partagée d’un groupe découle un certain discours. Ce discours ponctuel développé dans les différents rapports d’enquête passe essentiellement par une déploration qui se traduit par un inventaire des pertes en tous genres afin d’appuyer sur l’ignominie de la catastrophe avant de souligner sa diligence dans la gestion de l’après-catastrophe. La réaction des autorités est décrite comme sans failles où les sauveteurs et les participants sont décrits comme les principaux protagonistes. Dans ce scénario, les agents de l’État, de même que ses représentants locaux, sont les principaux protagonistes, tandis que les victimes et les survivants semblent en être réduits à une position subalterne[53]. Les shinsai-shi ou kaishō-shi mobilisent précisément de l’empathie, le but étant d’éveiller un sentiment de sympathie envers les sinistrés[54]. Les rapports d’enquête commencent en effet sur des communiqués officiels des autorités départementales qui soulignent la gravité et l’horreur de la situation[55].

Les aides gouvernementales durent au maximum quelques mois, pensé comme suffisant pour une restauration complète. Le présupposé derrière la brièveté des mesures de secours gouvernementaux part du principe que les autorités n’auraient qu’à fournir les fonds nécessaires aux communautés pour qu’elles puissent relancer leur économie de manière autonome. En d’autres termes, les décideurs à Tōkyō estimaient que les gens de mer du Sanriku coûteraient moins chers. Cette analyse est partagée par Kitahara et alii dans son article sur les coupures de journaux des fonds du centre de recherche sismique: « Dans le cas du tsunami de Meiji Sanriku, en revanche, seuls 452 623 yens ont été dépensés au total dans trois préfectures pour des secours au titre du second fonds de réserve, en plus des aides prévues par les dispositions du fonds de réserve, désormais appelé fonds de secours en cas de catastrophe. Cette aide n'était qu'un soulagement temporaire pour les personnes temporairement en détresse. Le Sanriku n'avait pas encore investi dans les infrastructures sociales d'une nation moderne, de sorte que l'on s'attendait dès le départ à ce que les coûts de sauvetage soient beaucoup moins élevés que dans les zones touchées par la catastrophe de Nōbi.

Le Chūgai Shōsai Shimpo du 5 juillet a publié un article signé par Kuwatani Takeichiro (桑谷武一郎 ?- ?), qui avait parcouru les zones touchées en tant que correspondant spécial.
"Cependant, à l'époque, les subventions gouvernementales [étaient] principalement destin[ées] à la restauration des digues, des ponts et d'autres structures, et la situation dans les zones touchées [était] différente et ne [devrait] pas être discut[ée] de la même manière. En effet, la zone endommagée [est] situ[ée] le long de la côte, où il y [a] peu de champs. Il ne s'ag[it] donc pas de la perte de champs, mais plutôt de la perte de nombreuses vies humaines précieuses qui produ[isent] des produits marins, ce qui r[end] la récupération difficile" »[56].

D’un point de vue documentaire, les sources tentent de répondre à la question de l’économie post-sismique et du montant des dégâts. Pour lutter contre la précarité induite par la catastrophe, la procédure consiste à dégager des fonds d’aide, puis de financer une partie des infrastructures perdues et endommagées et enfin d’exonérer les habitants pour une durée déterminée. Afin d’estimer le montant nécessaire, les secrétaires et les comptables envoyés sur le terrain organisent un inventaire conséquent des dégâts et des pertes humaines en se fondant sur les registres municipaux. Ces inventaires et les différents tableaux statistiques ont pour utilité de donner un ordre de grandeur à des quantités inconnues dans les premiers jours qui suivent le séisme. La classification varie d’un objet à l’autre et constitue l’étalon de base qui définit la valeur de l’aide donnée, avant de multiplier cette somme par le nombre de sinistrés. Pour les biens meubles, le personnel les catégorise selon le type d’objet et leur utilité. Les animaux domestiques et d’élevages sont classifiés dans cette catégorie, les animaux de ferme représentent un élément important comme outil et source de nourriture au sein des maisonnées rurales[57]. Les personnes sont considérées de plusieurs manières, soit en fonction de leur statut foncier (propriétaire ou locataire principalement), soit de la gravité de leur situation relative au séisme (réfugié, blessé léger, blessé lourd, décédé, porté disparu). Enfin, quant aux bâtiments, ils sont classifiés selon leurs degrés de destruction : à moitié ou complètement détruits. S’ensuit l’origine de leur démolition, suite à un incendie, à un effondrement ou à une submersion à cause du raz-de-marée. Les catégories ont la caractéristique d’être tranchées et sont communes non seulement à ces catastrophes mais aussi aux calamités dont l’inventaire a été fait par l’État de Meiji[58]. Cette catégorisation a pour objectif de traduire en termes administratifs la réalité confuse de l’après-tsunami pour faciliter et pour anticiper le versement des aides. Les différentes conditions, codifiées par l’État départemental principalement, répertorie donc les cas de figure les plus fréquents en fonction des types de subvention demandées.

Les demandes de subvention sont recueillies de plusieurs manières. Une première méthode passe par la déclaration des différentes victimes de séisme dans les postes avancés établis dans la zone sinistrée. La seconde option, la plus précoce, est celle d’un dénombrement passant par les associations de villages, qui rassemblent les membres de la communauté villageoise. Les habitants du Sanriku ayant survécu à la catastrophe cherchent avant tout à faire face comme ils peuvent à l’urgence d’extraire leurs proches ou d’autres villageois des décombres ou à éteindre des incendies si des départs de feux se présentent. En parallèle, les villageois transmettent à des autorités civiles supérieures de l’aide en mettant l’accent sur l’aide nécessaire estimée par les survivants.[59]

Dans l’optimisation des dépenses relatives aux aides est de produire une série de restrictions légales dans l’octroi d’une aide au séisme. L’objectif premier des survivants est de recevoir cette aide au lieu d’alimenter les statistiques d’État. Une seconde partie de l’après-tsunami s’ouvre pour les demandeurs d’aide, celle de la reconstitution des biens perdus et du domicile détruit par le tsunami. Passant par toute une série de critères d’accession, celles-ci portent sur l’étendue des dégâts subis par les individus ou les ménages et enfin d’ordre temporelle[60]. La limitation de type géographique consiste, lors du remplissage de la fiche de déclaration, en une forme de circonscription des zones aptes à recueillir les aides ou les exonérations fiscales. Le potentiel bénéficiaire devait attester d’une résidence sur les zones dévastées avant la date du tremblement de terre et ceci pour une durée minimale de trois mois[61]. La limitation temporelle est celle de la durée de l’exonération, souvent inférieure à une année. Une pièce d’importance dans l’octroi d’une aide est le carnet de notes de frais. Dans le processus de l’exonération, le carnet de frais fait figure de pièce à conviction car il permet d’attester du train de vie des bénéficiaires pour le montant de l’exonération. En cas de perte, la source indique qu’il leur est alors nécessaire de faire une demande de sursis. Cependant, la demande de sursis ne peut aboutir qu’à la condition que le prétendant ait une attestation de domicile[62].

Quelques documents font mention également d’une série d’alinéa qui conditionnent l’accès à un allègement fiscal. Les documents fiscaux émanant des autorités gouvernementales s’étendent de quelques jours après la catastrophe au 24 octobre 1896. Il est à noter que la chronologie documentaire ici : les principaux documents traitant de la problématique datent des derniers jours du mois de juin 1896 au mois d’août de la même année.

Les critères développés par l’accès à une aide ou à une exonération couvrent 14 alinéas dans le rapport d’enquête du tsunami du département de Miyagi (Miyagi-ken tsunami-shi 宮城県海嘯誌)[63]. Chaque alinéa délimite un cas de figure selon les pertes et les combinaisons rencontrées lors du dénombrement et les différents destinataires des types d’allocations versées aux victimes, au nombre de trois. Il semble que le récipiendaire semble surtout changer d’une allocation à l’autre. En voici les points les plus intéressants car ils précisent à qui sont destinées les aides: «
- L'argent des secours ne d[oit] pas être vers[é] à ceux qui possèd[ent] quelques biens et qui n'[ont] pas de difficultés à subven[ir] à leurs besoins, même s'ils [sont] victimes de la catastrophe.
- Il n'[est] pas nécessaire de vers[er] des fonds de secours aux victimes qui [ont] déjà reçu des outils agricoles et des céréales.
- l'argent de l'aide [est] uniquement destin[é] à couvrir le coût du traitement médical, et non à distribu[er] le coût du traitement à chaque personne blessée.
- Les frais d'inhumation des cadavres et de déblaiement des maisons détruites [sont] utilis[és] pour couvr[ir] les frais de main-d'œuvre […], et ne [sont] pas distribu[és] à la famille endeuillée ou au propriétaire de la maison.
- S'il [est] jug[é] nécessaire d'engag[er] des dépenses autres que celles énumér[ées] dans la présente instruction, les motifs de ces dépenses d[oivent] être spécifi[és] et soum[is] à l'approbation du ministre de l'Intérieur d[oit] être obten[ue]
»[64].
Une spécificité du tsunami de 1896 est l’organisation de la distribution monétaire. Les aides gouvernementales sont versées via une chambre de commerce formée essentiellement par des membres de la bureaucratie départementale[65]. L’avantage donné par cette forme est une redistribution plus efficace des ressources financières données et approuvées par le trésor national.

La distribution de l’aide gouvernementale sous forme d’exonération ou de subvention ne sont pas toujours bien accueillies auprès des victimes et plus globalement auprès des communautés locales. Les principaux griefs adressés à l’État central sont de ne pas avoir réagi assez rapidement et de ne pas allouer suffisamment de moyens aux survivants du séisme-tsunami. Les documents attestant du mécontentement de la population se font par la presse, notamment le journal Tōō Nippō. Il y détaille ses prises de position critiques et l’effet délétère du manque de soutien financier sur la population sinistrée. Le journaliste déclare dans un article: « J'[ai] quelques mots à di[re] sur le sujet de la relation entre notre pays et la catastrophe, sans nécessairement quémand[er] l’attention du monde. Il s'ag[it]-là non seulement d'une question importante en soi, mais aussi d'une question qui nécessit[era] une véritable enquête. La raison pour laquelle cette question d[oit] [être] discut[ée] est que le gouvernement s'[est] montr[é] extrêmement froid à l'égard au besoin secours relatif au tsunami de Sanriku. Même mobilisées, les sommes dépens[ées] pour les secours [étaient] insuffisantes pour couvrir le coût du sauvetage. Ce n'[est] que 30 jours après la catastrophe qu'une décision a été prise. Le retard dans la prise d'une telle décision a causé de grandes difficultés à la population »[66]. Le lien entre le gouvernement central et le tsunami s’avère être le manque d’empressement du gouvernement, vis-à-vis des victimes. Il n’est pas fait mention également du gouvernement départemental, dont la dissociation indique une appréciation différenciée des différentes des deux gouvernements. L’hypothèse probable serait que les départements sont mieux considérés que le gouvernement central car ils gèrent une majorité de l’après-tsunami du Sanriku.

En réaction au manque d’aides gouvernementales ou à la durée trop courte des exonérations fiscales, les victimes optent pour des réclamations de financement ou des pétitions qui leurs sont directement adressées. Par ce biais-là, les aides d’un côté et les pétitions adressées au gouvernement à l’autre forment une fenêtre privilégiée pour observer un lien de dépendance entre le centre et la périphérie dans le cas d’une catastrophe. Ces financements sont ensuite injectés dans plusieurs pôles tels que les travaux publics d’infrastructures de génie civil, l’obtention de nouveau matériel de pêche, le matériel de construction, dans le financement des indemnités. Ces demandes prennent plusieurs canaux ascendants : celles de pétitions des associations de villages ou de demandes envers les gouverneurs par les édiles, qui se chargeront de le transmettre aux membres du gouvernement ; ou par des affiliations politiques[67]. Une dernière voie passe par les journaux locaux ou nationaux appelant au don pour le financement des secours, même si ceux-ci se trouvent à des emplacements touchés de manière indirecte par les séismes, notamment des villes telles que Morioka ou Sendai[68].

L’exemple du Ōu Nichi Nichi Shinbun est parlant, le journal soutient la pétition par les victimes du tsunami adressée au gouvernement central et au gouverneur du département de Miyagi dont les revendications sont les suivantes: « Méthode d'allégement
 - Les victimes du tremblement de terre et du tsunami ne pour[ront] pas reprend[re] le cours de leur vie avec l'aide financière disponible à ce jour et s'ils les abandonn[ent], ils [seront] au bord de la famine. C'est pourquoi nous [avons] décid[é] de demand[er] 60 jours supplémentaires de nourriture en plus de celle fournie par le gouvernement. Par conséquent, nous avons pour objectif de souten[ir] la pétition adressée au gouvernement et à l’assemblée départementale de Miyagi et de faire appel au gouverneur du comté pour sa considération.
 - [Nous demandons] que l'allocation de secours du gouvernement de 20 yens par ménage. Le montant versé par le gouvernement pour chaque famille n'[est] pas suffisant pour permett[re] aux personnes concernées de gagner leur vie. Il [est] donc justifié de demand[er] une moyenne de 50 yens par famille. Par conséquent, nous aimer[ions] demand[er] au gouverneur de ce département [Fujiwasa Ikunosuke 藤澤幾之助 1859-1940] de particip[er] pleinement à ce projet. Et de fa[ire] une pétition au gouvernement comme notre opinion
»[69].

En résumé, ce chapitre tend à dévoiler la relation empreinte de tensions entre les populations locales, les gouvernements locaux et de Tōkyō. Le sous-sous-chapitre a essayé d’élucider également comment le gouvernement gère sa puissance financière afin de faire bénéficier certaines catégories de victimes selon un schéma bien précis d’aides et de prêts. La section suivante détermine comment la vague affecte les riverains, la perception des victimes de la catastrophe et les stratégies développées pour surmonter le traumatisme.
Figure 2: photographie d’une scène de désolation du village de Sanriku dans le district d’Ōfunato, département d’Iwate[70].
3.2.2 Les stigmates de la vague sur les victimes
[71] Cf. tableau chapitre 2.1 sur la répartition des différents foyers.
[72] J. Charles Schencking, The Great Kantō Earthquake and the Chimera of National Reconstruction in Japan, s.l., Columbia University Press, e-book, 2013, pp. 531-553.
Tableau 2 : Tableau des pertes humaines en fonction des districts dans le département d’Iwate[73]
[73] Bureau de météorologie de Miyako, département d’Iwate (Iwate-ken Miyako sokkōjo 岩手縣宮古測候所),
Le tsunami a eu des conséquences profondes sur les communautés maritimes du Sanriku, à défaut du reste de la population de l’archipel (Fig.2). Les survivants tentent d’agir rétrospectivement sur les effets du séisme pour reprendre en main le cours de leur vie bouleversée momentanément par le tsunami. D’autres stratégies socio-culturelles se développent pour surmonter l’épreuve qui suit : celle de la restauration. Au niveau sociologique, une répartition différente des catégories sociales et une mortalité plus sévère du côté du tsunami du Sanriku aboutissent à des stratégies distinctes. La divergence de stratégie dans la restauration repose sur la répartition de la population active entre les différents secteurs d’activité. Le Sanriku se distingue par une forte présence de pêcheurs et une part plus réduite d’agriculteurs[71]. Les menaces qui pèsent sur les communautés locales sont celles du déclassement ou de la perte d’autonomie et le spectre de la famine. En perdant corps et biens, les populations touchées se retrouvent jetées dans un état de dénuement momentané et craignent de basculer dans la disette[72]. La ponction démographique provoquée par la vague s’est révélée dramatique pour certaines agglomérations où plus de la moitié des habitants se sont vues emportés par le tsunami. Le tableau ci-dessous permet de mieux illustrer du taux de la létalité de la catastrophe:

Population Décès Blessés
Kesen 32’609 6’748 708
Ue-Hei 16’259 6’969 1’414
Shita-Hei 35’482 7’554 3’849
Kunoe 19’422 1’294 808
Total 103’772 22’565 6’779
Tableau 3: Tableau indicatif des dégâts du tsunami du Sanriku[74]
[74] « Rapport de situation du tsunami du 15 juin 1896 » (Meiji nijūkyū-nen roku-gatsu jūgo-nichi kaishō gaikyō hōkoku 明治廿九年六月十五日海嘯槪況報告), in : Annonce de l’heure des séismes ressentis tome 7.2 (août 1934) (Kenshin jihō dai nana-kan dai ni-gō (Shōwa hachi-nen hachi-gatsu) 驗震時報第7巻第二號(昭和八年八月 ), 1934, Agence météologique centrale (Chūō kikyōdai 中央気象台), ID 000000750774, Bibliothèque nationale de la Diète, 260 p., p. 217.
Tableau indicatif des dégâts de 1868
Personnes
Décédés 27'122
Blessés 9'347
Disparus 44
Total 36'469

Maisons
Emportées 10'617
Totalement effondrées 0
Partiellement effondrées 2'465
Totalement brûlées 0
Partiellement brûlées 0
Total 13'082
Sources: Cabinet du secrétariat, section des affaires
[75] Département d’Iwate, Rapport d’enquête sur le tsunami du département d’Iwate (Iwate-ken kaishō shi 巖手県海嘯誌), -, Département d’Iwate, ID-48, Tsunami digital Library, partie « Histoires variées du tsunami » (Kaishō sōwa 海嘯叢話).
Figure 3: Scène de reconnaissance des corps extraite du journal de Maegawa Monzō (前川門蔵 1866- ?)[76] La légende indique : « Maintenant, on recherche l’identité des corps, une fois ressemblés. Le médecin rédige un rapport après avoir procédé à un examen » (「今、死体を集めて検査をしているところだ。医者は検死をして、巡査は書きとめている。」)
[76] Maegawa Monzō, Le grand tsunami (Daisuikai 大水海), 1.2.1903,-. ID-40, Tsunami digital Library, partie 8.
Avec les deux tableaux ci-dessus, nous pouvons nous rendre compte que le cinquième de la population côtière d’Iwate a été emportée par le tsunami, en plus de compter pour plus des deux tiers des blessés et des morts totaux de la catastrophe. En raison d’une telle mortalité, il s’avère évident que la catastrophe a été un traumatisme important pour les survivants.

À hauteur des victimes, l’analyse des documents et des témoignages recueillis par les autorités régionales ou départementales[75] atteste de scènes de confusion et de panique au moment de l’arrivée et du reflux de la première vague. Le contraste est d’autant plus frappant avec l’ambiance festive des villages célébrant la fête des garçons (Otoko ni hi 男の日), ayant lieu lors du cinquième jour du cinquième mois lunaire. Une fois que la seconde vague s’est retirée, les survivants et les témoins oculaires ne peuvent que constater le paysage de désolation des ruines de leurs anciennes habitations et l’horreur de constater que les dépouilles des membres de leur communauté sont refoulées vers la plage. Le journal intime illustré de Maegawa Monzō nous en donne un bon exemple (Fig. ci-dessous).
Figure 4: Gravure représentant des parents retrouvant leur enfant nommé Heizō (兵蔵), dans le village d’Ōtani (大谷村)[77].
[77] CRJ, section de Miyagi, Chronique du secours du Tsunami de Miyagi, op. cit., p. 52.
Les types de témoignages recueillis présentent comme point commun de se focaliser sur la réaction des protagonistes du court récit au moment du tsunami ou juste après le retrait de la vague. Les courts récits peuvent également se concentrer sur un groupe de personnages anonymes ou sur un protagoniste principal dont on nous fournit le nom, l’âge et le lieu de résidence, voire une citation des propos du témoin de la catastrophe. Les principales émotions qui émergent d’une majorité des anecdotes sont la peur provoquée par la vague (ou ses différentes déclinaisons allant de l’horreur à la panique) et la tristesse d’avoir perdu un mode de vie passé et l’environnement social qui y est lié (Figure ci-dessous).
[78] Gregory Clancey, « The Meiji Earthquake: Nature, Nation, and the Ambiguities of Catastrophe », Modern Asian Studies, octobre 2006, vol. 40, no 4, p. 909‑951, pp. 921-2.
[79] Département de Miyagi, op. cit., partie « Annexes » (Furoku 附録), Chapitre 2 « Anecdotes de survivants » (Seisaisha no itsuwa 生存者の逸話). Cf. annexe pour la citation.
[80] Tōyōdō, op. cit., partie « Registre des récits des dommages du tsunami » (Tsunami higai kenbun-roku 海嘯被害見聞録) : 「桟橋の流失及鉄路の破壊 田中長兵衛氏の所有に係る釜石町字鈴子なる製錬所は何等の損害なかりしも同地より海辺に通ずる軽便鉄路約一哩許は海嘯の為め非常なる損害を被り殊に海中に斗出せし一百間の長桟橋は当夜流失して僅に柱杭の影を止むるに過ぎず且つ廻漕部にありし役員二、大工頭一、倉庫一、役員宅一、人夫長屋三棟と八十余名の人夫とは遂に影だも見ずなりぬ、然るに同様橋は偶然にも汽船三友丸の入港し居りし為め即時湾口より引来ることを得たりと云ふ。」
[81] F. Yamashita (dir.), 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), op. cit., pp. 33-5.
[82] J. Michael Allen, «The Price of Identity: The 1923 Kantō Earthquake and Its Aftermath», Korean Studies, Vol. 20, 1996, pp. 64-93; pp. 66-8.
[83] Dower, John W (1999). Embracing defeat: Japan in the wake of World War II (2003 ed.). W.W. Norton & Co, 2003, pp. 76-82.
[84] G. Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain, op. cit., pp. 538-42.
[85] F. Yamashita (dir.), 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), op. cit., pp. 35-6.
[86] Grégory Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain, op. cit., p. 540.
[87] Office du district de Nishi-Hei, Département d’Iwate-Sud, op. cit., partie « Notes diverses » (Zakki 雑記)「九月五日、同寺において、海嘯溺死者のために追弔会あり。導師は曹洞宗両本山代理・鈴木無三師にて、法要随喜の僧侶は寺院徒弟各信三千人。」
[88] Idem, 「なお、前項の僧侶一行は翌七日をもって彼の未だ死体の発見せざる遺族者のために二艘の舟に打ち乗りて大槌湾内を漕ぎ回りつつ、溺死者、精霊に対し、懇切に回向供養せられしかば、遺族者ここに大いに安心満足し、感涙をすすぎて一行に拝謝せりという。」
[89] Nicolas Ellison. Conflits, « ouragans et marchandisation. : La catastrophe comme rupture socioenvironnementale dans l’expérience totonaque ». Death & Life Studies and Practical Ethics, GraduateSchool of Humanities and Sociology, The University of Tokyo. Après le désastre : Réponses commémorativeset culturelles, 2016, Après le désastre : Réponses commémoratives et culturelles, 22788016.hal-01490747, pp. 69-70.
[90] G. Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain, op. cit., p. 162.
[91] G.S. Weisenfeld, Imaging disaster, op. cit., pp. 259-68.
[92] Anonyme, « La joie de la région du Tōhoku » (Tōhoku chihō no jōkō 東北地方の上幸), in: Iwate Kōhō, 6.1896, ID 1896061500, Tsunami digital Library.
[93] Bureau du district de Nishi Hei, Département d’Iwate Sud, Chronique du tsunami du district de Minami Hei, Province du Rikuchū, Département d’Iwate, op. cit., partie « prologue (reigen 例言) ».
[94]Ibid., partie « prologue » (reigen 例言), 「今も何時たりとも、永く心頭に印し、夢寝の間もわするること能わざるものは、客歳六月十五日の夜、我が東奥三県頻海の地に起こりたる。大海嘯がたちまちにして幾万の人畜、家屋、船舶、田園を破摧漂盪し、親は子を失い、夫は妻を亡い、姉妹昆弟、親戚朋友相救うこと遑あらず。肱を折り、足をくじき、肌を破り、骨を砕き、衣なく食なく、孤独途に迷い、老弱沙場に叫ぶ。悲哀凄惨の光景なり。そしてまた、これに伴い常に心胸に貫徹し、いよいよ忘るる能わざるものは、災後、主上の深く宸襟を悩ませられ、御救恤金下賜の事ありて、特に東園侍従を差遣あらせられ、かし畏き御沙汰をこうむるを始めとして、県郡町村吏及び警官の応急救済、赤十字本社支社員、第二師団軍医、被害地付近有志医の尽力、軍艦龍田の回航、諸新聞記者の斡旋、その他政府の国庫を開き、内外慈善者の義捐に頼り、幾何ならずして罹災諸民のその堵安んずるを得たるの一事これなり。」
[95] Coll., 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), op. cit., p. 90.
[96] Coll. , 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), op. cit., pp. 89-90.
[97] Maegawa Monzō, La grande vague, sans éditeur, 1.2.1903, ID 40, Tsunami digital library, partie « Trois ans après le tsunami la dysenterie… (Tsunami kara sannenme niha akageri… 津波から三年目には赤毛り…).
[98] Ibid, partie « le 5e jour du 5e mois de l’an 29 de Meiji, 3e année du singe… (Meiji nijūkyūnen hinoesaru no toshi gogatsu itsuka 明治二十九年丙申年五月五日) ».
[99] Coll., 1896 明治三陸地震津波 ( 1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, pp. 75-7.
[100] Gregory Smits, When the Earth roars: lessons from the history of earthquakes in Japan, Lanham, Md., Etats-Unis d’Amérique, 2014, xv+209 p., Chapitre 3.
Tableau 4: Tableau de la production totale d’acier de l’usine sidérurgique de Kamaishi (en tonnes)[101]
[101] 北村洋基 Kitamura Hiromoto, « Shinnittetsu Kamaishi gōrika no rekishi teki ichi-seisan kōzō no tenkai wo jikutoshite (Kamaishi kenkyū-1 ) 新日鉄釜石合理化の歴史的位置--生産構造の展開を軸として (釜石研究-1-<特集>) (Situation historique de la restructuration de l'Usine de la Shin Nippon Tetsu à Kamaishi - Rationalisation et structure de production) », Tōhoku Keizai (東北経済), mars 1982, no 72, pp. 69-125, p. 73.
Le second type de récit est celui d’anecdotes détaillant les différentes bribes événementielles s’étant déroulées à plusieurs endroits de la côte du Sanriku. Le point commun avec les témoignages est d’adopter une tournure narrative crépusculaire, tentant de saisir l’atmosphère de mort ou de destruction omniprésente dans l’immédiat après-tsunami.

Le schéma du personnage perturbé subitement dans ses activités et reprenant conscience dans un décors dévasté à la recherche de ses proches ou dans une tentative de fuite éperdue se répète plusieurs fois, au point de se soupçonner les témoignages de passer par un formatage afin de correspondre à des codes spécifiques développés afin de transmettre des récits de catastrophes naturelles, comme a pu le souligner l’historien G. Clancey[[78]. Bien que la situation se répète à plusieurs reprises par simple effet d’accumulation, il y a probablement un effet de loupe provoqué par la sélection et par des conventions d’écriture héritées du séisme de Nōbi.

En voici un exemple : « Vendeur de petits maquereaux, village de Karakuwa, Motoyoshi-gun Koyama Tsuruji (30 ans, 10 mois)
[…] « J'[avais] un filet jet[é] du bateau et j'[ai] tir[é] dessus, mais les deux bateaux ne s'approch[aient] pas facilement, alors j'[ai] utilis[é] le filet pour all[er] dans la mer et je [suis] arriv[é] au bateau de ma soeur, et pendant que j'[étais] là, six hommes, Suzuki Teizaburo, Yoshida Zenzō, Suzuki Zennosuke, Chiba Toranosuke, Suzuki Isaburo et Hatakeyama Genroku, [ont] ram[é] à la rescousse ». Yoshida Genzō, l'homme qui [avait] envoy[é] le bateau de sauvetage, [a] soudainement entend[u] un bruit inhabituel [cette nuit-là] et [a] pens[é] qu'il s'agis[sait] d'un raz-de-marée. Le garçon [a] neuf ans, et dès que je le pren[ds] dans mes bras, je réalis[e] qu'un grand désastre s'[est] produ[i]t. Avec deux lanternes et neuf bougies éteintes, il sauv[e] Koyama Tsuruji et sept autres personnes, et maint[ient] ensemble trois bateaux de bonite qui [étaient] sur le point d'être emportés.
»[79]

Un second exemple : « Jetée emportée et ligne ferroviaire détruite La fonderie de Suzuko, Kamaishi-cho, appartenant à M. Chobei Tanaka, n'[a] sub[i] aucun dommage, mais environ une lieue de la ligne de chemin de fer légère menant de la fonderie au bord de la mer [a] été gravement endommag[ée] par le raz-de-marée. Cependant, le pont se trouv[ait] par hasard dans le port du paquebot Sanyu Maru, qui [a] pu sort[ir] immédiatement de l'embouchure de la baie »[80].

Une fois que les vagues ont reflué, les stratégies qui se dessinent du côté du Sanriku tournent autour d’une mobilisation des forces vives en direction d’une autogestion de l’après-tsunami, avec une volonté d’atténuer au maximum les effets destructeurs du tsunami par la solidarité locale entre les différents membres de la communauté. Les historiens ayant travaillé sur les deux tsunamis de 1896 et de 1933 évoquent les milices civiles épaulant les forces de l’ordre afin de prévenir d’éventuels vols et cambriolages dans les maisons dévastées par la lame de fond[81]. La solidarité interne a manifestement un effet limité et l’insécurité ambiante alimente les tensions sociales autour d’éléments vitaux tels que l’accès à l’eau ou des réserves de nourriture. Une telle circonstance se répète également durant les catastrophes de grande ampleur telles que dans les ruines du Kantō de 1923 ou de 1945[82]. Le crime le plus courant durant cette période se trouvait être le vol de nourriture, comme le relève John W. Dower[83]. Une seconde mesure est la désertion des villages côtiers par une bonne partie des survivants en réaction à la crainte et d’une vague à la suite d’une réplique[84].

D’autres stratégies misent sur l’élément marin afin de favoriser les efforts de secours. Au moment de la catastrophe, une partie des habitants du Sanriku s’était absentée pour pêcher, un geste que les sauva par la même occasion. Une part des pêcheurs tente de chercher de l’aide en allant dans les hameaux voisins ou en débutant les premiers travaux de déblaiement. Après l’arrivée des secours, les pêcheurs ayant encore leurs navires assument une partie du fret et du transport de différents secouristes et d’autres intervenants de terrain, blessés, nourriture et médicaments. Après le désastre, les routes terrestres situées plus à l’intérieur des terres ou les routes maritimes étaient effectivement le moyen le plus pratique pour accéder aux ports d’attache des flux distincts de secours et d’aide[85].

L’élément religieux fait partie intégrante de la vie communautaire durant l’après-tsunami. L’enterrement ou la crémation des morts en constituent une étape importante. En plus de représenter un geste sanitaire évitant la propagation d’éventuelles épidémies, le traitement des corps défunts revêt une signification anthropologique. Par la réduction en cendre des cadavres rejetés par la mer, les riverains du Sanriku tentent de conjurer la mort violente de leurs proches en leur évitant la malemort par l’absence de rituel funéraire et de tombe[86]. La crémation de masse des morts a pour symbole d’exorciser la catastrophe a posteriori en purifiant la souillure représentée par la mort et la destruction semblant omniprésente. Le déblayage des routes et des débris participe également à ce geste de purification dans le but d’évacuer le passé et de prendre figurativement un nouveau départ. Le traitement des corps est complété par un encadrement rituel prodigué par les différentes institutions bouddhiques de la région : « Le 5 septembre [1896], un service commémoratif [a] été organis[é] au même temple pour les personnes qui [sont] mort[es] noy[ées] au moment du tsunami. Le prêtre principal était Suzuki Muso, prêtre adjoint Motoyama Dairi, des deux temples principaux de la secte Zen Soto, et 3 000 prêtres et disciples du temple [ont] assisté au service commémoratif avec une gratitude débordante »[87]. D’autres rituels tentent également d’apaiser les esprits dont les corps n’ont pas été retrouvés : « [Le jour suivant, le 7], les moines du groupe susmentionné [ont] pr[is] deux bateaux et [ont] fa[it] le tour de la baie d'Otsuchi à la rame à la grande satisfaction des membres des familles endeuillées dont les corps n'[avaient] pas encore été retrouv[és], et [ont] fa[it] des offrandes aux noyés et rend[u] un culte empli de gentillesse aux esprits des morts »[88]. Nous pouvons donc remarquer qu’une pratique bien ancrée d’apaisement afin de ne pas s’attirer les foudres d’outre-tombe, sur une potentielle action manquée de la part des survivants.

La récupération locale repose aussi sur la perception de la vague par les riverains du Sanriku[89]. Par exemple, les paroisses bouddhiques et les moines attachés trouvent toute leur raison d’être en tant qu’adjuvants dans la rémission du traumatisme provoqué par la mort brutale d’une grande partie de toute une communauté et par la présence de cadavres refoulés dans les jours suivants le tsunami. Ils pratiquent alors des cultes funéraires collectifs aux personnes dont on a retrouvé le corps ou les disparus. Le fait qu’un culte soit rendu aux morts permet aux survivants de marquer une césure temporelle entre l’avant- et l’après-cérémonie et permet de résoudre la crainte de la malemort[90]. Il s’agit d’une crainte particulièrement présente durant l’après-séisme, car ne pas trouver de sépulture pour la victime d’une mort violente est considérée comme une menace pour la communauté. La césure permet de renvoyer à la sphère du passé l’ensemble traumatique « disparition des proches/ destructions matérielles »[91]. La vision du désastre façonne celle de l’après également : le tsunami est considéré pour les communautés locales comme une rupture qui contraste brutalement avec la bonne fortune du pays après la victoire japonaise en Chine[92]. En percevant la lame de fond comme une rupture soudaine, les survivants ou les populations issues de la région proche se positionnent comme vulnérables ou dans le dénuement et peuvent le mettre à distance telle une parenthèse terrible avant de renouer avec la vie précédant la catastrophe[93]. La mer est décrite comme un élément qui engloutit tout et ne laisse aucune trace, villages comme habitants. Dans un document paru peu de temps après les événements, le narrateur oscille entre la tristesse de la perte et le soulagement apporté par l’aide aux réfugiés. Une partie du prologue décrit bien l’atmosphère : « Le cauchemar qui emprein[t] mon esprit et mon coeur depuis longtemps et que je ne p[eux] oubli[er], même dans mes rêves et mon sommeil, c'est que dans la nuit du [15e jour du 6e mois de l'année de notre Empereur actuel], cela s'[est] produit sur un sol aux tsunamis fréquents dans les trois préfectures du Tōō. Des dizaines de milliers de personnes, de bétail, de maisons, de navires et de champs [ont] été rapidement détru[its] et [ont] dériv[é] à terre. Des parents [ont] perdu leurs enfants, [...]. Ils [avaient] les coudes cass[és], les jambes cass[ées], la peau déchir[ée], les os bris[és], ils [étaient] sans nourriture et sans vêtements, ils [étaient] perd[us] dans la solitude et ils cri[aient] aux vieux et aux faibles. C'[est] une scène de tristesse et de misère. [Au lendemain] de la catastrophe, l’Empereur [a] été profondément boulevers[é] et a envoy[é] ses assistants […] »[94].

Sur le plus long terme, les indicateurs sur la longue durée de la reprise de la vie des communautés et des traces de stratégies adoptées par les communautés locales à l’issue d’une calamité. Les indices fiables pour une part plus large de la population passent par l’observation de la reprise des « marqueurs de la vie sociale » ayant été interrompue, abolie temporairement par les tremblements de terre, tels que des festivals, des marchés ou la présence de certains groupes tels que les marchands itinérants (tonya 問屋) et les artistes de rue.

En ce qui concerne le tsunami de 1896, les indicateurs sociaux pour un retour à une vie antésismique sont quasiment absents. La focalisation semble se faire surtout sur la manière dont les premiers instants après la catastrophe, sur l’arrivée des secours et sur la reprise d’un point de vue structurel ou économique. Les membres du comité scientifique ayant travaillé sur l’étude du tsunami de 1896 abordent toutefois les répercussions sur le tissu social et matrimonial d’un événement perçu comme cataclysmique pour les communautés côtières. La hausse de la ferveur des cultes funéraires et religieux rendus à des divinités bouddhiques et des mariages[95]. Les communautés côtières estiment que le tsunami est une rétribution karmique et un appel à un amendement moral. Les mariages se multiplient car les jeunes actifs survivants cherchent une vie meilleure après que leur village natal ait été emporté par les flots, conduisant à un phénomène de concentration des populations, surnommés les « étrangers » ou yosomono (よそ者)[96].

Une fausse assomption serait de croire que le retour à une forme de normalité pour les survivants soit purement positif. Un document l’atteste est le journal intime d’un agriculteur de Miyagi, Maegawa Monzō (前川門蔵). Ce journal intime illustré intitulé La grande vague (daisuikai 大水海) relate les événements qui suivent les deux vagues fatidiques du 15 juin 1896. Les pages décrivent surtout les scènes de panique à mesure que les morts sont repêchés. Son journal ne se termine pas là et se poursuit même plusieurs années plus tard : « Au cours de la troisième année qui [a] suivi le tsunami, la dysenterie [a] éclat[é] et de nombreuses personnes [ont] été infectées. Mais [pour] la septième année, il y [a eu] une mauvaise récolte, et les rizières [ont] été réduites à trois parties, et les champs [ont] également [été] rédu[its] à trois parties. Cette année-[là], le riz à Sendai coût[ait] jusqu'à 18 sen par mètre carré, et les châtaignes de Nankin coûtaient 15 sen, le riz chinois 13 sen à 15 sen. Il n'y [a] pas [eu] une seule bonne année depuis le tsunami »[97]. Il ajoute malgré tout que deux ans plus tard, la solution s’être s'améliorer pour son village : «[Ces] cinq ou six dernières années, le village de Taro (田老) [est] redeven[u] ce qu'il [était]. Il y [a] une chanson sur la mer, que j'[ai] entend[ue], et quand je [suis] arriv[é] ici après le tsunami, mes larmes coul[aient] et mes manches [étaient] mouillées »[98]. Ce témoignage rare nous renseigne sur la réalité en demi-teinte vécue par les témoins issus des classes les plus populaires où les difficultés du quotidien reprennent le pas sur des urgences exceptionnelles.

À quel moment déterminer la fin de l’après-tsunami pour les communautés touchées ? D’une perspective économique, ce moment de retour à un seuil d’équilibre se voit découplé à celle de la restauration structurelle. Il ne suffit manifestement pas d’une simple reprise des échanges commerciaux et financiers entre la région dévastée et le reste, mais également une convection suffisante de ces biens pour recouvrer une prospérité économique. Pour la région du Sanriku, la somme documentaire pour attester du rythme de la reprise dans les différents documents analysés est éparse mais pas inexistante selon le rapport historique que dirige Yamashita Fumio sur le tsunami. Il indique que la majorité des villages se sont reconstitués environ une année après la crise représentée par le raz-de-marée[99]. Dans son ouvrage sur l’histoire de la sismicité au Japon, Greg Smits souligne l’absence de traces, ce qui ne permet pas de tirer de conclusions définitives. À ce titre, Smits juge que la reprise a été laborieuse pour les locaux car le gouvernement a été réticent à financer la reconstruction du site[100]. Une exception reste le site sidérurgique de Kamaishi, dont la production annuelle n’a pas été altérée par les différentes secousses et les vagues successives. La production a suivi le schéma suivant durant les années 1893 à 1898:

1893 8'083 T
1894 12'735 T
1895 12'982 T
1896 15'417 T
1897 16'098 T
1898 13'578 T

Nous pouvons donc observer que la reprise dépend du secteur d’industrie en question et de son rapport au contexte économique qui l’entoure. Au lieu de diminuer, la production totale d’acier par année de l’usine a même augmenté durant la période 1893-8. La guerre sino-japonaise n’y est pas étrangère et a très probablement stimulé la demande en produits en acier (fusils, cuirasses pour les navires, etc…).

Après avoir vu quels étaient les effets de la vague sur les communautés côtières et la manière dont les survivants s’organisent pour se relever du traumatisme profond et majeur qu’est le tsunami, nous allons regarder comment l’État influence de manière directe la capacité des communautés locales à résister à une nouvelle catastrophe.
[102] Giacomo Parrinello, « Les enjeux de l’après : vulnérabilité et résilience à l’épreuve des politiques de la catastrophe au 20e siècle », VertigO, 20 décembre 2016, Volume 16 numéro 3, paragraphe 6.
[103] G. Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain, op. cit., partie 3.2.3.4, « Le paradoxe de la culture cindynique ».
[104] Daniel P. Aldrich, « Social, not physical, infrastructure: the critical role of civil society after the 1923 Tokyo earthquake », Disasters, juillet 2012, vol. 36, no 3, pp. 398‑419, p. 409.
[105] G. Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain, op. cit., pp. 538-46.
[106] Ibid., p. 544.
[107] Yuzuru Isoda et al., « Strengths of Exaggerated Tsunami-Originated Placenames: Disaster Subculture in Sanriku Coast, Japan », ISPRS International Journal of Geo-Information, 24 septembre 2019, vol. 8, no 10, p. 429, p 434.
[108] Ibid., p. 429.
Figure 5: Pierre commémorative en souvenir des esprits des victimes du tsunami du Sanriku (Sanriku tsunami ōshisha seirei 三陸海嘯横死者精霊), érigée par les jeunes gens de Kanahama (Kanahama wakamono-jū 金濱若者中),aux dimension 100cm* 65cm* 37cm (hauteur, largeur, épaisseur)[109].
[109] Photographie de Tani Akihiro et Uesugi Eisuke (多仁照廣・上椙英之), mars 2019, Voir source, consulté le 20.8.21.
3.2.3 L’influence de l’État sur la résilience locale
Après avoir traité des stratégies adoptées par les communautés touchées par un catastrophe sismique pour surmonter les effets des aléas, nous allons voir que ces tactiques ne sont pas un facteur unique dans la résilience locale. L’aide gouvernementale se révèle notamment être un facteur ambivalent dans la résilience globale des communautés sinistrés[102]. Les rôles de coordinateur du gouvernement central sur le terrain et de pourvoyeur de fond s’avèrent plus discrets car la société civile et les représentants de l’État local s’organisent de leur côté dans une plus grande partie des efforts de l’après-séisme, car ceux-ci portent à bout de bras l’essentiel de l’effort de la restauration. L’État central devient un intervenant supplémentaire dans l’atténuation des effets de l’aléa tellurique. La résilience locale des pêcheurs du Sanriku se voit renforcée temporairement par les mesures gouvernementales, dont la capacité à mobiliser à l’échelle nationale pour une catastrophe régionale accélère la cadence de la restauration des terres affectées, mais de manière temporaire en raison de la courte durée des aides et de l’inertie des modes de vie locaux.

Quant à la résilience des populations locales, Grégory Beaussart se penche en détail dans sa thèse, abordant le comportement des sociétés cindyniques socio-culturellement pour vivre avec les catastrophes qualifiées de « crises socio-environnementales »[103]. Les sociétés cindyniques sont des populations ayant développé certains traits socio-culturels en réponse à un milieu où les désastres sont fréquents. Ces adaptations prennent des formes multiples, d’un savoir collectif qui se transmet à travers les générations selon le rythme d’occurrence des aléas d’un certain type. Les savoirs à visée préventive se révèlent plus vivaces le long des failles actives, à la fréquence sismique plus élevée que d’autres failles au cycle plus long.

Le savoir traditionnel, c’est-à-dire les connaissances développées par les sociétés locales au contact des catastrophes naturelles, explique en partie la résilience de la société touchée face à l’adversité tellurique. Cela génère une entraide et un sentiment accru d’appartenance au groupe, pour le meilleur et pour le pire, ce que Daniel Aldrich appelle le « capital social ». Un exemple historique connu est le massacre des communautés coréennes et chinoises de Tōkyō et Yokohama des suites du séisme de 1923, versant néfaste du sentiment d’appartenance à un groupe dont les critères sont modelés par tout un ensemble politique et sociologique[104]. La situation de stress extrême exacerbe le sentiment de cohésion autant que le rejet de l’exogroupe, qui est perçu comme menaçant.

Le cas du Sanriku se distingue des autres régions sismiques du Japon, plus globalement de la région côtière bordant la mer du Japon par la récurrence plus élevée des séismes à tsunami (tsunami-jishin 津波地震). Le cas de 2011 se révèle être une exception dans le cas du Sanriku car il n’y a pas eu de séisme majeur entre 1933 et 2011 dont l’épicentre était situé au large de la côte du Tōhoku (à l’exception du tsunami de 1960 causé par un séisme dont l’épicentre était au large du Chili). Ce hiatus a interrompu la transmission du savoir relatif à la prévention des vagues, même si d’autres facteurs expliquent cette baisse de préparation communautaire. En 1896, la situation se révèle quelque peu différente car dans certains villages subsistent des habitants ayant survécu aux vagues du cycle de 1854-55 dont fait partie le séisme de l’ère Ansei d’Edo de 1855 (Ansei Edo jishin 安政江戸地震)[105]. La survivance dans les mémoires du traumatisme de l’ère Ansei a permis à leurs habitants de fuir à temps pour éviter les vagues. Certains survivants ont entendu des bruits semblables à des coups de canon, leur rappelant les évènements de 1854 ou le retrait de la mer, signalant l’imminence d’une vague. De plus, l’heure à laquelle frappe un séisme est également un facteur important dans la vulnérabilité « momentanée ».

Suite à la catastrophe de 1896, un processus d’apprentissage s’est mis en place ou s’est pour ainsi dire « réactivé » en implantant durablement les leçons du tsunami dans la conscience collective de la région. Cela s’incarne concrètement par l’érection de plusieurs pierres commémoratives à la mémoire des morts et de l'événement à des endroits stratégiques, souvent à un emplacement où la vague a atteint sa hauteur maximale. De plus, l’établissement de certains chemins comme limite en-dessous de laquelle il est dangereux de s’installer alimente davantage ce dispositif qui retrace en creux le tracé de la vague tout le long de la côte. En 1933, le fait que le précédent ait été récent et que le dispositif soit en place a permis d’épargner un nombre significatif de vies, étant trois fois moindre que le bilan de 1896. Avec la superposition des deux réseaux de stèles-bornes, le souvenir de deux désastres se confondent dans la mémoire collective sous une forme aux contours plus flous à mesure que le traumatisme s’émousse (Figure ci-dessous)[106].

Un second marqueur dans l’espace se fait à travers la toponymie. La région est parcourue par des noms de lieu rappelant les tsunamis ou le monde tout le long de la côte du Sanriku. Citons des exemples comme les lieux-dits de Yaki-fune (焼船), Same-ga-Fuchi (鮫ヶ淵) ou Ōbune-zawa (大船沢)[107]. La plupart des toponymes associés, curieusement, se situent à des altitudes où même les tsunamis les plus hauts ne pourraient pas atteindre. Les auteurs de l’article expliquent cette étrangeté par l’existence d’une sous-culture du désastre, où les légendes véhiculées par les communautés locales iraient à des hauteurs bien supérieures aux records jamais enregistrés. La théorie avancée serait que les « prédictions irréalistes pour les tsunamis seraient mieux crus que les plus réalistes »[108]. La toponymie permet donc de modéliser un espace considéré comme sûr par le savoir traditionnel et participe ainsi à la résilience locale.
Tableau 5: Tableau de la récupération des ménages durant l’après-tsunami.
En termes plus matériels, la restauration s’incarne en la reprise progressive de différents indicateurs économiques (Tableau ci-dessous).

Tableau de la récupération des ménages durant l'après-séisme
Mars 1897, département d'Iwate (9 mois après le tsunami)
Villages Nouveaux foyers Foyers réparés Cabanes Total
Ayari 75 3 83 161
Okirai 49 2 54 105
Kichihama 8 3 1 12
Toni 26 ? 29 55
Total 158 8 167 333
Sources: Yamashita, Fumio, Rapport sur le tsunami du Sanriku de l'ère Meiji, op.cit.,p76,fig.5-1.

Tableau de la régénération de la pêche post-sismique
Bénéfice tirés des prises de la pêche du département d'Iwate
Année Bénéfices (Yen)
1892 590'000
1893 ?
1894 620'000
1895 580'000
1896 500'000
1897 900'000
1898 760'000
1899 810'000
1900 1'200'000
1901 1'500'000
1902 980'000

Salaire journalier des pêcheurs de Miyako en mars et septembre 1899
Salaire (sen) Mars 1899 Septembre 1899
Haut 35 45
Moyen 30 40
Bas 25 35
Sources: Yamashita, Fumio, Rapport sur le tsunami du Sanriku de l'ère Meiji, op.cit.,p-101;104,fig.6-7.
[110] C. Mosk, Japanese industrial history, op. cit., pp. 9-19.
[111] Ibid., pp. 20-1; pp. 113-4.
[112] Bureau district de Nishi-hei, sud du département d’Iwate, Chronique du tsunami du district de Minami-hei, préfecture d’Iwate, Pays de Rikuchū, op. cit., chapitre « recensions des dégâts (higai chōsa 被害調査)», section « Pareillement à ci-dessus, les pertes et les dégâts des vaisseaux, de même qu’à gauche (dōjō senpaku no ryūshitsu hakai, hidari no gotoshi 同上船舶の流失破壊、左の如し。) ».
[113] Giacomo Parrinello, « Les enjeux de l’après : vulnérabilité et résilience à l’épreuve des politiques de la catastrophe au 20e siècle », op. cit., paragraphe 14.
[114] Cf. Chapitre 3.2.1.
[115] G. Beaussart, Vivre avec les aléas « naturels ». Ruptures et crise socio-environnementales dans le Japon contemporain, op. cit., p. 566.
[116] Giacomo Parrinello, « Les enjeux de l’après : vulnérabilité et résilience à l’épreuve des politiques de la catastrophe au 20e siècle », op. cit., paragraphes 20-1.
[117] Rajib Shaw (ed.), Tohoku recovery: challenges, potentials and future,.op.cit., pp. 96-7.
[118] G. Smits, When the Earth roars, op. cit., Chapitre 4.
[119] Coll., 1896 明治三陸地震津波 ( 1896: Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, p. 94.
[120] Yoshihiro Uemura, "Reconstruction Plan and Its Achievements of Toyooka, Mineyamacho and Aminocho in Kitatajima and Kitatango Earthquakes", Rekishi Jishin 歴史地震, 2016, vol. 31, pp. 157‑161.
[121] Fumio Yamashita (dir.), 1896 明治三陸地震津波 (1896 : Le tsunami sismique du Sanriku de l’ère Meiji), Tokyo, 2005, p. 94.
[122] Giacomo Parrinello, « Les enjeux de l’après : vulnérabilité et résilience à l’épreuve des politiques de la catastrophe au 20e siècle », op. cit., paragraphe 16.
Du point de vue de sa vulnérabilité économique, la région du Sanriku est désavantagée à cause de son éloignement de grands centres économiques[110]. Outre le décloisonnement du marché, la résilience d’une économie s’estime aussi à la diversité des activités économiques pratiquées dans la région. Au cas où un tsunami frappe, un facteur déterminant est la concentration de capital dans un secteur du travail ou de production en particulier. La corrélation est la suivante : plus une filière demande des infrastructures lourdes, plus cela nécessite d’investissements et de concentration de capitaux, plus le secteur requiert de l’énergie et de ressources pour son fonctionnement[111]. Cela s’incarne par de la main-d’œuvre humaine ou d’un travail fourni par d’autres moyens mécanisés. Le revers du gain en productivité est une plus grande fragilité globale de l’infrastructure, car la probabilité d’une défaillance dépend du nombre d’étapes logistiques de l’interdépendance d’une étape à la précédente. Le principal défi pour les agriculteurs-pêcheurs du Sanriku est dès lors de reconstituer une flotte et les outils nécessaires à la pêche ainsi que les ports de base et les pêcheries[112]. Le gouvernement central mise ainsi sur le court terme que sur des bases plus durables, avec pour effet pervers une augmentation de la vulnérabilité en perturbant le mode de vie des habitants[113].

La région dépend tout de même pour une large partie de la population active d’un secteur d’activité majoritaire, celui de l’agriculture, de l’élevage ou de la pêche. Cette caractéristique a pour répercussion de rendre les autres secteurs minoritaires dépendant du secteur principal au niveau économique, de même pour les autres domaines de l’économie. L’argent est véritablement le nerf de la remise en état. Les gouvernements à toutes les échelles ont une responsabilité en compensant les vulnérabilités économiques des zones touchées par des injections stratégiques d’aides financières, parfois insuffisantes[114].

Par ailleurs, la vulnérabilité comporte une question de synchronisation. Plus l’écart chronologique entre deux événements minant la résilience d’une population est étroit, plus elle devient vulnérable aux chocs. Cet écart est conditionné selon deux variables importantes : la vitesse de récupération des sociétés touchées et l’ampleur initiale des dégâts[115]. En conséquence, la mémoire des tsunamis de l’ère Ansei s’est manifestée par un réflexe de repli vers les abris situés en hauteur. Les séismes et les tsunamis ont des conséquences paradoxales selon l’intervalle optimal entre deux occurrences, afin que les deux ne se superposent ou que la mémoire du premier soit effacée. Il est cependant important de noter que plusieurs catastrophes se succédant mettent à rude épreuve les habitants d’une zone touchée. En se penchant sur le passé récent des séismes ou des autres du Sanriku, la région n’a pas subi de tsunami majeur depuis 1854 à l’époque des faits, témoignant d’un oubli progressif de la mémoire catastrophique et impactant sa résilience en l’absence d’une mémoire sociale propre, due à la nouveauté du gouvernement de Meiji[116].

Le chercheur japonais Murao Osamu (村尾治) souligne une absence d’une réaction gouvernementale en 1896 aussi proactive que pour le tsunami de 1933[117]. Le facteur que met en avant l’historien est l’existence du précédent de 1923, où le défi a consisté à reloger quasiment deux millions de personnes. Cette situation mène d’abord à la construction de baraquements et de logements sociaux plus pérennes dans un second temps. Les autorités locales enjoignent, à côté de ces mesures, de s’établir sur des habitations en hauteur ou d’émigrer[118]. Ces incitations ne fonctionnent que partiellement car une partie des survivants relogés en hauteur reviennent pour de bon ou vont et viennent entre leurs emplacements d’origine pour plusieurs raisons : 1) la crainte d’une nouvelle vague causée par une réplique s’est peu à peu dissipée avec le temps 2) les nouveaux emplacements ne sont guère pratiques en termes d’accès aux commodités (eau, carburants, nourritures) 3) l’intégration à la vie sociale du nouveau contexte est infructueuse et oblige les sinistrés à revenir et 4) un meilleur accès à des emplois et aux moyens de communication incitent à un retour anticipé[119]. L’implication de l’État central s’est donc avérée limitée. Dans les régions que nous abordons, des mesures autres que la relocation des populations touchées font leur apparition. Kamaishi par exemple fait l’objet de travaux de réaménagement du tissu urbain. La ville vise en priorité un élargissement des voies de communication et une rationalisation du tracé des rues, souvent aux dépens des tenanciers des terrains remaniés[120]. En élargissant les rues, les autorités municipales souhaitent faciliter l’évacuation des zones résidentielles denses vers des lieux à l’abri. Cela n’empêche pas malheureusement d’éviter de nouvelles tragédies, car les efforts de réaménagement ne payent pas toujours par rapport à des vulnérabilités topographiques persistantes[121]. L’exemple de Kamaishi est évocateur car le tsunami de 1933 submerge derechef toutes les parties de l’agglomérations situées sous le niveau de la vague. Comme le met en avant Giacomo Parrinello, même des interventions massives de l’État peut avoir des effets limités sur la résilience locale, si qu’un facteur n’est pris en compte[122].

En guise de bilan, nous pouvons voir comment le gouvernement à différentes échelles peut renforcer temporairement la résilience d’une communauté par la relocalisation, à prix de la perturbation de son mode de vie. Les habitants ont donc plutôt tendance à revenir à leurs habitudes de départ après un certain temps. Les aides gouvernementales permettent à l’économie régionale de se rétablir plus rapidement grâce au matériel fourni par l’État.

En reprenant les principaux éléments de ce dernier chapitre, les rapports entretenus par l’État et les acteurs extra-étatiques présentent un paysage globalement contrasté entre la presse et les victimes. L’État, surtout central, présente une relation historiquement plus conflictuelle avec la presse en maniant la censure notamment. Avec les victimes, l’État présente un visage moins dur, même si ses mesures ne sont pas unanimement bien perçues par les victimes, qui réagit par l’envoi d’une pétition au chef-lieu départemental et ensuite à la capitale. L’échelle entre également en compte ici, car la présence cible des critiques ou des retours négatifs du niveau local est le gouvernement central. La connexion entre les deux s’avère être le manque d’implication de l’État central dans la gouvernance de l’après-tsunami, malgré la situation précaire des habitants de la région. L’outil scalaire permet de comprendre que l’État central considère le tsunami du Sanriku de manière périphérique par rapport à ses propres priorités, à l’inverse du séisme de Nōbi qui provoqua une réaction plus prononcée de la capitale.